Par Denise Kyalwahi
L’épidémie de maladie à virus Ebola (MVE) qui sévit dans l’est de la République démocratique du Congo (RDC) ne fait pas seulement des victimes parmi les personnes infectées. Elle bouleverse également la vie de nombreux enfants qui perdent leurs parents ou se retrouvent séparés de leurs proches.
Depuis le début de l’épidémie en mai 2026, plus de 1 900 enfants en Ituri et au Nord-Kivu ont perdu l’un de leurs parents, leurs deux parents ou leurs tuteurs, ou ont été séparés d’eux, selon les données fournies par l’UNICEF. Parmi eux, 1 581 se trouvent en Ituri et 322 au Nord-Kivu.
Pour les acteurs de la protection de l’enfant interrogés dans le cadre d’une enquête réalisée par Opinion-Info.cd, ces enfants ne doivent pas devenir les oubliés de la riposte contre Ebola.
Des enfants confrontés à une double épreuve
À Beni, Patricia Kahindo, femme de ménage, affirme avoir vu des enfants rester temporairement dans des centres de traitement avant d’être récupérés par certains membres de leurs familles.
« J’ai vu des enfants qui avaient perdu leurs parents et qui sont restés un moment au CTE avant d’être récupérés par des membres de leurs familles », témoigne-t-elle. Elle dit, toutefois, ne pas être informée des mécanismes mis en place pour assurer leur prise en charge après leur sortie.
Cette situation illustre une difficulté majeure : la perte d’un parent intervient alors que l’enfant est déjà exposé à la peur, à la stigmatisation et aux conséquences sociales de l’épidémie.
Selon l’UNICEF, certains enfants se retrouvent sans leur principal soutien familial au moment où ils ont le plus besoin de protection et d’affection.
À Bunia, l’organisation cite notamment le cas de Lina, une fillette de sept mois dont la mère est décédée et dont le père est porté disparu. Son grand-père, qui vit à proximité, espère pouvoir la récupérer prochainement.
Des dispositifs existent, mais les besoins restent importants
Face à cette situation, l’UNICEF indique soutenir 12 crèches en Ituri et au Nord-Kivu, installées notamment à proximité des centres de traitement Ebola. Elles accueillent des bébés et de jeunes enfants dont les parents sont hospitalisés, isolés ou décédés.
Ces enfants y reçoivent notamment de la nourriture, des soins, une surveillance médicale et un accompagnement, en attendant qu’une solution familiale puisse être trouvée.
Un agent de la riposte contre Ebola au Nord-Kivu confirme que la prise en charge des enfants séparés de leurs parents ou devenus orphelins s’effectue en collaboration avec les services compétents, notamment ceux chargés des affaires sociales et de la santé publique.
L’objectif est notamment d’assurer leur protection temporaire, leur suivi et, lorsque cela est possible et sécurisé, leur réunification avec leur famille.
Le Parlement d’enfants appelle à une mobilisation
Pour Kambale Ngumayiri George, porte-parole du Parlement d’enfants de Beni dans la coordination du Grand Nord-Kivu, la situation nécessite une attention particulière des autorités.
« Cette information est très sensible et mérite l’attention du gouvernement congolais et de tous les acteurs dans la protection de l’enfant », estime-t-il.
Il rappelle que le Parlement d’enfants participe à la sensibilisation des communautés sur la prévention d’Ebola et encourage les autorités à poursuivre leurs efforts pour mettre fin à l’épidémie.
Le Parlement d’enfants de Beni appelle gouvernement à renforcer la prise en charge des enfants affectés, aux organisations humanitaires et aux partenaires de soutenir les mécanismes de protection, et aux communautés de conjuguer leurs efforts pour freiner la propagation de la maladie.
« L’enfant mérite la protection et l’affection de ses parents. Protégeons-nous contre Ebola », insiste Kambale Ngumayiri George.
Pour FORED, chaque chiffre représente un enfant à protéger
John Lufukaribu Toly, défenseur des droits humains et directeur du Forum des engagés pour le développement durable (FORED), considère les données de l’UNICEF comme un signal d’alarme.
« Derrière chaque chiffre se trouve un enfant qui a perdu un parent, un repère, une protection et parfois toute sa stabilité familiale », souligne-t-il.
FORED plaide pour la mise en place d’un mécanisme durable de suivi des enfants touchés par Ebola. Celui-ci devrait inclure un accompagnement familial, psychosocial, sanitaire, alimentaire et scolaire.
L’organisation demande également que les familles d’accueil bénéficient d’un soutien et que les enfants soient protégés contre l’exploitation, les violences, la discrimination et la négligence.
« Un enfant orphelin d’Ebola ne doit pas devenir un enfant oublié après Ebola », affirme John Lufukaribu Toly.
Il appelle le gouvernement, les agences des Nations unies, les organisations humanitaires, les bailleurs et la société civile à coordonner leurs efforts afin que les enfants puissent retrouver un environnement familial protecteur, poursuivre leur scolarité et reconstruire leur avenir.
L’AFJC privilégie la famille élargie, avec un accompagnement
De son côté, Me Espérance Masika Kaponwa, coordonnatrice nationale de l’Association des femmes juristes du Congo (AFJC), estime que la famille et la communauté doivent rester au centre de la prise en charge, lorsque les conditions de sécurité le permettent.
« Lorsqu’elle est possible et sécurisée, la famille élargie reste le premier cadre de protection, d’affection et d’éducation pour un enfant qui a perdu sa maman », explique-t-elle.
Selon elle, cette prise en charge familiale ne doit cependant pas signifier l’abandon de l’enfant aux seuls membres de sa famille. Elle doit être accompagnée par les services sociaux et les partenaires afin d’assurer sa sécurité, sa santé, son éducation, son suivi psychosocial et sa protection juridique.
L’AFJC appelle ainsi à renforcer le dispositif existant dans les zones touchées par Ebola, notamment dans les localités éloignées.
L’organisation recommande également la mise en place d’un registre fiable des enfants orphelins ou séparés de leurs parents, un suivi individuel, un soutien aux familles d’accueil ainsi que la mobilisation de psychologues, d’assistants sociaux et de juristes.
Une protection à poursuivre au-delà de l’urgence sanitaire
Pour les organisations interrogées, la réponse à Ebola ne devrait donc pas s’arrêter au traitement des malades et à la maîtrise de la transmission du virus.
La situation des enfants ayant perdu leurs parents doit également faire l’objet d’un suivi sur le long terme, notamment en matière de scolarité, de santé mentale, de protection sociale et de réunification familiale.
L’UNICEF appelle d’ailleurs à la création de crèches dans chaque centre de traitement Ebola afin de permettre aux enfants d’être rapidement identifiés, protégés et pris en charge lorsqu’ils sont séparés de leurs parents.
Il importe de souligner que la rédaction d'opinion-info.cd a tenté de joindre la Division provinciale des Affaires sociales du Nord-Kivu pour obtenir davantage de précisions sur le dispositif de prise en charge des enfants affectés par Ebola. Malheureusement toutes les tentatives n’ont pas abouti.
Au-delà des statistiques et des dispositifs d’urgence, les défenseurs des droits de l’enfant se posent la question de savoir comment garantir que les enfants qui ont perdu leurs parents à cause d’Ebola ne perdent pas également leur protection, leur éducation et leurs perspectives d’avenir.
Pour les acteurs interrogés, la réponse devra être collective et durable.
« Ebola emporte les personnes dont les enfants dépendent. La riposte doit donc sauver des vies aujourd’hui, mais aussi protéger l’avenir des enfants demain. »