Par la Rédaction
Président du Sénat de la RDC, Modeste Bahati Lukwebo a, depuis le 3 juin dernier, acquis, "en toute illégalité", une parcelle appartenant à l'Eglise du Christ au Congo (ECC), située sur l'avenue De la libération (ex-24 novembre), dans la commune de Kasavubu, à quelques encablures du rond-point Moulaert. Est-il complice ou victime de cette acquisition illégitime? La question taraude les esprits. Une chose est vraie, le Speaker de la Chambre haute du Parlement a mal acheté. Les faits, dans leur apparence, font de lui complice des spoliateurs, sinon le spoliateur. Remontons le temps pour s'en rendre compte.
Nous sommes sous Zaïre. Sur ordre du Maréchal Mobutu Sese Seko, Me Matadiwamba, alors Commissaire d'État aux Affaires foncières, a autorisé l'ECC à occuper la parcelle n°2390 (en 1980) du plan cadastral de la zone de Kasavubu, d'une superficie de 71 ares, destinée à la construction d'un temple et d'un centre d'accueil; ainsi que la parcelle n°2399 (1981) dans la même zone avec une superficie de 52 ares, destinée à la construction de l'église et de ses dépendances. Le 25 novembre 1981, un certificat d'enregistrement est délivré pour servir ce que de droit.
Nœud du problème
L'ECC, rappelons-le, est une plateforme regroupant en son sein plusieurs églises, appelées communautés, d'obédience protestante. Ces églises, quoi que dotées d'autonomie de gestion, sont administrées par l'évêque président de la plateforme. Celui-ci, après acquisition de la concession des mains du régime de Mobutu, l'a attribuée à l'une des églises membres: la Communauté du Saint-Esprit en Afrique (CSEA), aussi nommée la 63ème Communauté.
À cette époque, Nzimbi Nsandisi est vice-président de l'ECC, chargé de la gestion du patrimoine de l'Eglise. Il est, par sa progéniture, à l'origine du conflit actuel entre Modeste Bahati et l'ECC.
En effet, aucun membre de la 63ème Communauté, en ce temps-là, n'est qualifié pour en être le Pasteur et Représentant légal. Sur décision de la hiérarchie, Pierre Muloki Kefa, appartenant à la Communauté évangélique du Congo (CEC), la 23ème, y est envoyé "paître les brebis du Seigneur". La mission de celui-ci a pris fin quand la CSEA a commencé à se doter des personnes qualifiées pour briguer les fonctions de Représentant légal. Pierre Muloki a ainsi été remplacé et, par la suite, envoyé en retraite.
Au secours des Nzimbi
Puis, le temps est passé. Nous sommes en 2020. Ce n'est plus le Zaïre, mais la RDC. Muloki n'est emporté ni par la révolution kabiliste ni par la retraite. Il a ressurgi, contre toute attente, pour voler au secours de la descendance de feu Nzimbi Nsandisi. Cette dernière, connaissant les liens familiaux entre leur père décédé et Muloki (le premier est oncle du second), a sollicité du pasteur retraité un toit pour y habiter, au nom de reconnaissance à l'œuvre accomplie par son géniteur en faveur de l'ECC.
Sensible, réalisant surtout qu'il s'agit de "sa famille", Muloki, bien que sans qualité et en violation des textes, a accédé à la demande des enfants de Nzimbi et leur cède, le 4 novembre 2019, la concession qui, à ce jour, est l'objet de querelle entre l'ECC et Bahati. En posant l'acte de cession, Muloki n'est ni Représentant légal de la CSEA ni même simple membre effectif, car ayant retourné à sa Communauté d'origine, la 23ème. Le 12 novembre 2019, il est déclaré persona non grata par le président de l'ECC.
En dépit de ce statut déshonorant, Muloki Kefa a réussi son coup, loin des regards curieux de l'ECC. Il a fait fi de l'original du certificat d'enregistrement, car ignorant le lieu où il est gardé. Il a, pour accomplir son acte, fait une "déclaration frauduleuse de perte de certificat d'enregistrement" le 4 avril 2019. Puis, s'appuyant sur cette déclaration, Muloki, au nom de la CSEA, a sollicité du Conservateur des titres immobiliers de Kasavubu, l'établissement d'un nouveau certificat d'enregistrement en remplacement de celui déclaré perdu. Il l'a obtenu le 16 juillet 2019. 4 mois plus tard, soit exactement le 5 novembre 2019, suivant l'acte de donation passé la veille avec la CSEA, ce nouveau certificat d'enregistrement est muté en faveur de la succession de Nzimbi Nsandisi.
En ce moment-là, l'affaire est pendante devant le justice, l'ECC ayant été avertie de la tentative de spoliation de sa concession par un acte de déguerpissement qui lui a été notifié. Le Conservateur, en formalisant la mutation du certificat d'enregistrement dans un tel contexte, a commis une lourde faute professionnelle, a affirmé un juriste.
L'abandon de Muloki, essoufflé
Ainsi, l'affaire a commencé à prendre des tournures et proportions inquiétantes, la riposte de l'ECC étant de taille. Cette riposte a abouti à un rapport-synthèse choc élaboré le 4 juin 2020 à l'attention du Conservateur des titres immobiliers de Kasavubu. Le rapport a fait deux pertinentes recommandations, dont celle-ci: "remettre les choses à leur pristin état et renvoyer les parties devant les instances judiciaires".
Tenant compte, bon gré mal gré, de cette recommandation, le Conservateur de Kasavubu a fait amende honorable par ses correspondances du 7 juillet 2020 et 26 février 2021 adressées à Alfred Mendes Nzimbi et consorts. "J'ai le regret de vous informer que vous avez induit l'administration en erreur. Sur ce, je vous enjoins de me retourner endéans 72 heures l'original du certificat d'enregistrement sus vanté que vous détenez par devers vous aux fins d'y apporter la mention d'annulation". Telle est la substance de ces deux missives aux Nzimbi, cloués ainsi au pilori.
Bien avant, le pasteur Pierre Muloki a, depuis juin 2020, choisi d'abandonner. Il a écrit au professeur Taylor Lubanga, Chargé de mission du chef de l'État, pour "confirmer l'annulation pure et simple de l'acte de donation" établi en faveur des Nzimbi et au détriment de l'ECC. Il a motivé sa décision par "l'allure malencontreuse que prend cette donation qui compromet l'avenir de l'Eglise" et par "le souci de préserver ma personnalité ainsi que le patrimoine de l'Eglise".

Et voici Bahati, complice et gangster
L'abandon de Muloki, le retour au pristin état du certificat d'enregistrement. Le sort a quasi été scellé pour les Nzimbi, la défaite inévitable. Contrairement à leur oncle, les Nzimbi n'ont pas souscrit à l'abandon. Ils ont changé de stratégie: "vendre la parcelle à un homme puissant du régime en place". Le choix est porté sur Modeste Bahati Lukwebo, président du Sénat.
Le 31 mai dernier, Alfred Nzimbi et consorts ont conclu le marché avec Bahati, moyennant une bagatelle. Et, trois jours plus tard, un certificat d'enregistrement au nom de Modeste Bahati Lukwebo, a été délivré. Sur base de quel certificat d'enregistrement les Nzimbi ont-ils vendu la parcelle à Bahati? La question vaut son pesant d'or tant celui jadis délivré aux spoliateurs a été annulé par le Conservateur, conformément à ses correspondances du 7 juillet 2020 et 26 février 2021.
Le président du Sénat peut-il vraiment s'entourer des juristes incapables de lui avertir au sujet de la querelle, portée en justice, concernant le bien immobilier qu'il désire s'offrir? Pas évident, a estimé un juriste consulté par opinion-info.cd. "Il s'agit d'un passage en force que Bahati veut opérer pour déposséder l'Eglise de son bien. C'est du gangstérisme", a-t-il tonné. Cet homme de droit croit dur comme fer que dans cette affaire, Bahati est loin d'être victime. "Il est plutôt complice des spoliateurs voire même le spoliateur", a-t-il tranché.