Transports : Bemba caporalise la gestion de l’OGEFREM, impose PADS Corporation Sarl et écarte Kazumba…[Dossier]

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Par Edmond Izuba

A l’Office de gestion du fret multimodal (OGEFREM), la suspension à titre conservatoire du DG William Kazumba Mayombo revient dans toutes les discussions plus de deux semaines après cette décision choc signée Jean-Pierre Bemba, vice-Premier ministre en charge des Transports et Voies de communication. Par son arrêté du 24 janvier dernier, Bemba a sanctionné Kazumba pour avoir notamment lancé, quelques jours plus tôt, la version réformée de la plateforme digitale de l’OGEFREM sans validation préalable de l’autorité de tutelle, le VPM aux Transports.

Cette initiative unilatérale est, selon les termes de l’arrêté suspendant le DG Kazumba, en contradiction avec le « processus ministériel en cours » et dénote d’une volonté d’autonomie qui frise l’insubordination. Elle s’inscrit, en outre, dans un contexte plus large de résistance aux directives, le Directeur général mis sur le banc de touche étant également accusé d’avoir ignoré une des recommandations du Conseil d’administration, formulées en mars dernier et portant sur la résiliation du contrat de gré à gré entre l’OGEFREM et la société Catalyst, jugé superfétatoire. Au cœur de cette directive : les décaissements évalués à 1,6 millions de dollars sous le sceau de « fonds secrets de recherche ».

La suspension du DG Kazumba alimente les débats à l’OGEFREM sans faire ombrage à un autre dossier choc, abondamment commenté dans les couloirs de l’établissement public, qui lui est intimement lié. L’affaire concerne le rejet de l’offre de « PADS Corporation Sarl », une entreprise qui, selon certaines indiscrétions, bénéficie d’un appui considérable du VPM Bemba pour rafler le marché de la digitalisation des redevances du secteur des transports. 

En effet, l’OGEFREM, depuis 2019, s’est doté d’un logiciel dédié à la gestion des instruments de traçabilité de ses opérations, notamment la FERI (Fiche électronique des renseignements à l’importation), la FERE (Fiche électronique des renseignements à l’exportation) et l’AD (Attestation de destination).

Au fil du temps, la plateforme digitale de l’OGEFREM a régulièrement subi des travaux de maintenance et de mise à jour pour en garantir l’efficacité. Dans le souci de la rendre plus performante, la Direction de cet établissement public a initié, en 2024, un projet de réforme consistant à intégrer la traçabilité du fret et à signaler le paiement en ligne directement dans les comptes de l’institution. 

De plein pied dans cette réforme majeure, le DG Kazumba a été secoué par le VPM Bemba qui s’est interposé pour « l’imposer à abandonner » la plateforme initiale de l’OGEFREM et à en construire une nouvelle dans le cadre d’un marché public à confier à PADS Corporation Sarl, présentée comme société spécialisée en digitalisation et collecte automatisée des redevances maritimes. Pourtant, l’entreprise ne renseigne aucune expérience en la matière. Le marché devrait garantir à PADS une rétribution de 10% des fonds collectés par l’OGEFREM.

D’après Jean Pierre Bemba, le logiciel interne présente plusieurs insuffisances, notamment l'absence d'intégration avec les systèmes existants, l'impossibilité d'assurer un suivi en temps réel et à distance des mouvements des navires et des cargaisons, ainsi que l'absence de garanties suffisantes en matière de traçabilité et de sécurisation des données.

« Faux », rétorquent les syndicalistes.

Dans une alerte lancée au chef de l’Etat, 18 membres de l’intersyndicale nationale de l’Ogefrem accusent Bemba de vouloir imposer par la force un prestataire privé -une méthode peu orthodoxe et moins crédible-, à travers des instructions et des injonctions dans ses multiples échanges épistolaires avec le DG Kazumba en date du 12 février 2024, et des 07 juillet, 11 septembre 2025 et 08 octobre 2025, en lieu et place de formuler une simple demande. 

Dans plusieurs ports étrangers, la rétribution est passée de 40% (sous Anatole Kikwa) à 15% avec le DG William Kazumba. Elle se serait située à 10%, d’après certains limiers, n’eut été une décision du Conseil d’administration. Les mêmes limiers ont expliqué que la réforme de la plateforme digitale de l’OGEFREM allait mettre un terme au système de mandataires et permettre à l’établissement d’épargner 40 Euros déversés aux mandataires pour chaque FERI émise. Ils ont également accusé Jean-Pierre Bemba de vouloir imposer PADS comme intervenant exclusif dans la gestion des instruments de traçabilité de l’OGEFREM, alors que la société « n’a jamais géré un instrument de traçabilité ni au Congo ni ailleurs ».

« La tutelle n’a pas pu prouver, en plusieurs mois de travaux, que sa plateforme est plus performante que celle de l’OGEFREM. Elle n’a démontré aucune valeur ajoutée. On a même recruté un ancien partenaire de l’OGEFREM qui a plagié notre système pour développer celui de PADS, malheureusement avec moins de fonctionnalités », ont révélé ces syndicalistes au Président Félix Tshisekedi le 20 octobre 2025.

La face cachée de PADS Corporation Sarl

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En plus de manquer d’expérience, PADS Corporation Sarl a brillé par une contre-performance aux Lignes maritimes congolaises (LMC). Le contrat entre les deux parties, signé en mars 2024 sous forme d’un partenariat public-privé, a été résilié en novembre dernier pour gloutonnerie notamment.

Dans le cadre de cette entente, PADS Corporation Sarl avait la charge d’assurer la digitalisation des redevances du secteur des transports, notamment le Fonds maritime régional, la Redevance logistique terrestre, et les Droits de trafic maritime.

Laborieuse dans l’exécution de ses tâches, la société ne s’est empêchée de monter un autre projet dédié à la conception, au financement et à la maintenance d’une plateforme numérique de collecte automatisée. Evalué à 11 millions de dollars, ce projet a été recalé par les dirigeants de LMC parce que déséquilibré, tant les dividendes ont, de manière inéquitable, étaient repartis comme suit : 10% pour PADS Corporation ; 17,5% pour les administrations concernées et le solde pour les LMC.

Cette clé de répartition a fâché les administrateurs des LMC, considérant qu’elle consacre une perte des revenus et d’autonomie financière. De son côté, le VPM Bemba y a vu un levier de transparence et d’efficacité dans la gestion des fonds maritimes.

A l’OGEFREM, PADS serait une société désignée par Jean Pierre Bemba, pas pour digitaliser le système de traçabilité, mais pour favoriser « les coulages des recettes au-delà du mois de décembre, période à laquelle la dernière mise à jour du système de l’Ogefrem sera effective » ; « le retour en arrière vers une dépendance numérique avec toutes les conséquences qu’en découlent. »

Accusations d’insubordination ou un règlement comptes ?

En recalant PADS, le DG Kazumba a balisé la voie d’un bras de fer avec sa tutelle, ont indiqué des agents et cadres de l’OGEFREM interrogés. 

« Son refus d’obtempérer de faire recours au Conseil d’administration pour valider les directives, et les violations répétées de la loi et du règlement l’ont davantage coulées », a raconté un membre du Conseil d’administration qui redoutait de voir le DG Kazumba devant un dilemme cornélien : démissionner ou être évincé.

Le DG suspendu de cet établissement s’était-il tiré une balle au pied en rejetant unilatéralement deux offres du « Gouvernement » ?  

« Quand l’on examine à fond ce dossier, on se rend compte que le péché de William Kazumba, c’est de chercher à rendre l’OGEFREM souverain de ses produits et l’amener à récupérer tout ce qu’il perdait au profit des mandataires », soutient un cadre de cet établissement public, non sans soulever ces interrogations : est-il normal que le ministère de tutelle ramène l’OGEFREM en arrière en lui imposant une entreprise privée comme mandataire unique, alors que cet établissement public est en voie de se débarrasser de tous les prédateurs ? Comment peut-on imposer à l’OGEFREM le logiciel d’un privé pour gérer les données d’un secteur aussi sensible que celui du fret, en plus en temps de guerre, alors que ce logiciel est moins performant que celui que possède l’OGEFREM ? Est-il normal de condamner un Directeur général du fait qu’il ait accordé 3 mois supplémentaires aux mandataires de l’OGEFREM avant de les rompre ? Est-il normal de considérer la FERI comme redevance alors qu’elle est un produit exclusif d’un établissement public avec autonomie de gestion ?

Des soupçons de détournements des fonds, faux fuyant ?

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La majorité de membres du Conseil d’administration de l’OGEFREM a salué la suspension du DG Kazumba et ne lui accorde aucune chance de retourner aux commandes de cet établissement public.

 « Il gérait sans rendre des comptes. Cette manière de gérer ne pouvait être transparente. La loi accorde de 0 à 49.000 USD les sorties des fonds pour les établissements publics, dépasser ces montants vous devez vous référer à la hiérarchie (Conseil d’administration) », a souligné un membre du Conseil d’administration, dépité d’apprendre le transfert d’importants fonds depuis les livres de l’OGEFREM vers des comptes privés.

Ces fonds, a indiqué le DG Kazumba dans sa réplique, ont été transférés au titre de « contribution régulière à l’effort de guerre » depuis plus d’une décennie. C’est dans ce cadre, a-t-il enchainé, que l’OGEFREM a opéré une transaction d’un million de dollars en février 2025. 

« On n’aurait même pas dû en parler, connaissant le caractère sensible de ce secteur. Des investigations dans le compte de destination auraient suffi pour se faire une idée du caractère régulier des opérations. Cependant, on préfère imputer 1.600.000 USD à William Kazumba sans vérification préalable, au point de salir dans l’opinion l’image d’un homme réputé sérieux, rigoureux et soucieux de l’avenir de l’OGEFREM », soutient un autre cadre proche du dossier.

La célérité dans la suspension de Kazumba

Pendant ce temps, des agents et cadres de l’OGEFREM soupçonnent une machination face à la « précipitation » constatée pour suspendre William Kazumba.

« A peine qu’il venait de répondre le même jour, comme on l’a vu sur la toile, un arrêté ministériel de suspension lui sera transmis le vendredi 23 janvier 2026, autour de 16 heures. Et le samedi 24 janvier 2026, qui n’est pas un jour ouvrable, une cérémonie de remise-reprise sera convoquée, contre toute attente, sans même que les directions n’aient eu le temps d’apprêter leurs éléments, dans la précipitation pilotée par le Secrétaire Général aux Transports, qui n’a pas été repris sur l’arrêté pour son exécution, certainement du fait de la précipitation », fustige un autre cadre de l’OGEFREM. 

Un arrêté antidaté… 

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Un arrêté interministériel, signé par quatre membres du Gouvernement, à savoir : Daniel Mukoko Samba de l’économie, Jean-Pierre Bemba des transports, Julien Paluku du commerce extérieur et Doudou Fwamba des finances, a été rendu public avec près de deux mois de retard. L’arrêté a déclenché une vive réaction de l’intersyndicale de l’Office de Gestion du Fret Multimodal -OGEFREM qui le qualifie d’un document antidaté. Les syndicats dénoncent l’opacité entourant la diffusion du texte, s’inquiètent de ses conséquences opérationnelles et soulèvent une question juridique cruciale : un arrêté peutil abroger ou modifier un décret ?

L’arrêté mis en cause est signé le 9 décembre 2025 mais n’a été porté à la connaissance des travailleurs que le 9 février 2026. Les représentants du personnel affirment que la découverte du texte a coïncidé avec une réunion officielle entre la délégation syndicale et le conseil d’administration de l’office, au cours de laquelle aucune information sur l’arrêté n’a été communiquée.

Sur le fond, l’arrêté modifie plusieurs dispositions relatives à la digitalisation des actes générateurs de recettes en remplaçant les articles 2, 7, 12, 16, 19 et 20. 

De plus, l’arrêté charge la société privée PADS CORPORATION SARL -délégataire du service public par contrat-, en collaboration avec l’OGEFREM, mais contestée par l’Office, de déployer ses services sur tous les points de chargement à l’étranger ainsi que sur l’ensemble du territoire national pour la souscription des documents FERI, AD et FERE. Le texte précise aussi que l’OGEFREM et son partenaire privé se réservent le droit de rejeter tout document jugé inexact, incomplet ou non conforme.

En outre, l’arrêté fixe au niveau de l’OGEFREM, sur proposition du directeur général, la détermination des coûts liés à la délivrance de ces documents, en tenant compte, entre autres, de la rémunération du partenaire privé et de l’amortissement des investissements technologiques. Il institue enfin un comité de suivi et de contrôle permanent placé sous l’autorité du ministre des Transports destiné à veiller à la conformité et à la performance du système digitalisé. La clause finale de l’acte abroge « toutes les dispositions antérieures contraires » et le met en vigueur à compter de sa signature.

Dans un communiqué officiel signé le 10 février 2026, les membres de l’intersyndicale évoquent un « silence difficilement compréhensible » et accuse des « manœuvres susceptibles de fragiliser l’Office » en restreignant son champ d’action et en compromettant son rôle dans l’économie nationale. Les syndicats s’alarment particulièrement de la délégation de missions opérationnelles à un partenaire privé et de la fixation des tarifs par l’OGEFREM, qu’ils perçoivent comme une privatisation de fait de certaines prérogatives de l’office.

« Nul ne peut servir des agendas contraires à l’OGEFREM tout en prétendant défendre les travailleurs », avertissent-ils, appelant à l’unité et à la vigilance du personnel.

Approchés pour faire la lumière à toutes ces accusations, les membres du cabinet du VPM des Transports ont plutôt érigé une tribune pour s’apprendre complètement au journaliste d’investigation Edmond Izuba, en l’associant à un mouvement subversif et insurrectionnel de l’AFC/M23.

Jeudi 12 février 2026 - 20:19