Par Prosper Buhuru
L’économiste politique Jo Sekimonyo, chancelier de l’Université Lumumba, s’interroge sur ce qu’il considère comme l’un des paradoxes les plus troublants de la vie politique en République démocratique du Congo : la relative tolérance de la population face au train de vie souvent ostentatoire de certaines élites politiques, dans un pays marqué par une pauvreté extrême.
Dans une analyse rendue publique, ce vendredi 13 mars 2026, l’économiste revient sur une observation faite autrefois par le Président Félix Tshisekedi lors d’une intervention à la tête de Union africaine. Le chef de l’État s’était alors étonné du faible niveau d’exigence exprimé par les citoyens dans des sociétés pourtant confrontées à une misère sociale profonde. Pour Jo M. Sekimonyo, ce contraste entre pauvreté généralisée et opulence affichée par certaines élites constitue un objet d’analyse central de la sociologie politique congolaise.
L’économiste mobilise plusieurs concepts qu’il a développés dans ses travaux pour tenter d’éclairer cette réalité. Le premier est le Social Contract Ratio (SCR), ou ratio du contrat social. Cet indicateur vise à mesurer la place réelle accordée aux citoyens dans les priorités budgétaires de l’État. Il compare notamment les dépenses publiques consacrées aux services sociaux ; tels que la santé, l’éducation ou la protection sociale ; à celles destinées au fonctionnement des institutions politiques et administratives.
Selon lui, l’application de cet outil d’analyse à la RDC révèle un déséquilibre important. Une part relativement limitée des ressources publiques serait consacrée aux investissements destinés à améliorer directement les conditions de vie de la population. Un tel déséquilibre, explique-t-il, peut fragiliser les bases du développement en réduisant les investissements dans le capital humain.
Jo Sekimonyo évoque également ce qu’il appelle le paradoxe de la réciprocité fiscale. Dans un État moderne, la taxation repose normalement sur un principe d’échange : les citoyens acceptent de payer l’impôt en contrepartie des biens publics fournis par l’État. Mais lorsque cette relation devient moins visible, la fiscalité peut être perçue non plus comme un mécanisme de solidarité collective, mais comme une simple extraction de ressources.
L’universitaire estime que ce déséquilibre peut conduire, dans certaines sociétés, à une forme d’« indifférence politique ». Plutôt que de provoquer immédiatement des contestations, l’érosion du contrat social peut progressivement réduire les attentes des citoyens vis-à-vis de l’État.
Dans son analyse, Jo Sekimonyo souligne également l’importance du mode de financement de l’État dans cette dynamique. Il distingue les États fiscaux, financés principalement par l’impôt, les États de la dette, qui recourent largement à l’emprunt, et les États rentiers, dont les ressources proviennent essentiellement de rentes économiques ou de ressources naturelles.
Selon lui, lorsque l’État dépend moins directement des contributions fiscales des citoyens, le lien entre la population et la gestion des finances publiques peut s’affaiblir. Dans ce type de configuration, les ressources publiques peuvent apparaître comme des fonds abstraits, détachés de la contribution directe des citoyens. Ce qui modifie la perception collective de la responsabilité budgétaire.
L’économiste rappelle également l’épisode de la taxe Taxe RAM, qui avait suscité une forte contestation populaire. Cet exemple, estime-t-il, montre que lorsque les prélèvements deviennent trop visibles ou affectent directement la vie quotidienne des citoyens, la tolérance fiscale peut rapidement se transformer en contestation.
Pour Jo Sekimonyo, la question centrale reste donc celle du seuil de tolérance d’une société face à l’écart entre les ressources prélevées et les biens publics réellement fournis. À l’en croire, cet équilibre constitue l’un des enjeux majeurs pour l’avenir du contrat social en RDC.