Par la Rédaction
Le message de Joseph Kabila à la nation, diffusé ce vendredi 9 octobre 2026, soulève une question majeure sur sa lecture de la crise sécuritaire dans l'Est de la République démocratique du Congo : pourquoi l'ancien président, qui consacre une partie importante de son discours à la guerre, critique-t-il les autorités de Kinshasa sans nommer explicitement l'AFC/M23 ni le Rwanda, pourtant au centre de plusieurs rapports internationaux sur le conflit ? Cette omission interpelle d'autant plus que Washington avait annoncé des sanctions contre l'ancien chef de l'État pour son soutien présumé à cette coalition politico-militaire.
Dans son intervention, Joseph Kabila accuse notamment le pouvoir congolais de collaborer avec les wazalendo, les Forces démocratiques de libération du Rwanda (FDLR) et d'autres groupes armés étrangers. Il dénonce également des bombardements contre des civils et les revers militaires des Forces armées de la RDC (FARDC). Pourtant, alors qu'il évoque les « autres parties belligérantes » avec lesquelles Kinshasa négocie, il ne désigne pas directement l'AFC/M23 et le Rwanda.
Son rappel de l'exigence de retrait de toutes les troupes étrangères, formulée dans ses propositions de mai 2025, ne précise pas davantage les forces auxquelles il fait référence. Ce choix de désignation laisse sans réponse une question essentielle : pourquoi son réquisitoire sécuritaire cible-t-il certains acteurs tout en évitant de nommer ceux que des enquêtes internationales mettent directement en cause ?
Les éléments publiés par le gouvernement américain donnent à cette omission une dimension politique supplémentaire. Le 30 avril 2026, le département du Trésor des États-Unis a annoncé des sanctions contre Joseph Kabila, l'accusant d'avoir apporté un soutien financier à l'Alliance Fleuve Congo (AFC), encouragé des militaires congolais à faire défection pour rejoindre ses forces et cherché à organiser des attaques contre les FARDC depuis l'extérieur du territoire congolais.
Washington affirme également que l'ancien président aurait voulu favoriser un candidat opposé à Félix Tshisekedi afin de retrouver une influence sur le pouvoir. Ces accusations sont celles de l'administration américaine et ne doivent pas être confondues avec une décision judiciaire américaine établissant sa culpabilité. Elles constituent néanmoins un élément concret qui oblige à examiner son discours à la lumière de ses relations présumées avec la coalition rebelle.
Il faut toutefois établir une distinction importante : les documents américains ne présentent pas Joseph Kabila comme le chef officiel de l'AFC/M23. Le Trésor américain identifie Corneille Nangaa comme le dirigeant de l'AFC et décrit le M23 comme sa branche armée. En revanche, Washington accuse Kabila d'avoir soutenu financièrement cette coalition et d'avoir contribué à ses objectifs de déstabilisation. Présenter l'ancien président comme le chef opérationnel de l'AFC/M23 irait donc au-delà des éléments précis contenus dans cette décision de sanctions.
Le rôle du Rwanda dans cette guerre est, lui aussi, documenté dans des rapports internationaux. Dans son rapport final publié en juillet 2025, le Groupe d'experts des Nations unies sur la RDC décrit le soutien militaire de la Rwanda Defence Force (RDF) à l'AFC/M23, son implication dans des opérations de combat et son rôle dans l'expansion territoriale de la coalition dans les provinces du Nord-Kivu et du Sud-Kivu. Le rapport évoque également l'utilisation d'équipements militaires avancés et la protection apportée aux dirigeants de l'AFC/M23. Ces conclusions donnent un fondement documentaire aux accusations d'implication rwandaise dans le conflit, indépendamment des débats politiques entre Kinshasa et ses opposants.
Le 2 mars 2026, le département du Trésor américain a également sanctionné les Forces de défense rwandaises et quatre de leurs hauts responsables, les accusant de soutenir, de former et de combattre aux côtés du M23. Selon Washington, ce soutien a contribué à la conquête de territoires dans l'Est congolais, notamment Goma et Bukavu. Ces sanctions américaines, combinées aux conclusions du Groupe d'experts de l'ONU, renforcent le poids des éléments documentés sur l'implication rwandaise.
Dans ce contexte, le silence de Joseph Kabila sur Kigali et l'AFC/M23 mérite d'être interrogé, particulièrement lorsqu'il développe longuement ses accusations contre Kinshasa. Ce silence ne prouve pas, à lui seul, une entente ou une complicité, mais il constitue un angle politique majeur de son intervention.
La question se pose également au regard des sanctions américaines visant personnellement l'ancien président. Selon le Trésor américain, celles-ci entraînent le blocage des biens et intérêts patrimoniaux de Joseph Kabila relevant de la juridiction américaine, ainsi que des restrictions sur les transactions impliquant des personnes américaines. L'ancien président a rejeté ces accusations, qualifiant les sanctions d'injustifiées et politiquement motivées, et affirmant qu'elles ne reposaient pas sur des preuves concrètes.
Il est donc nécessaire de présenter les deux éléments : les motifs détaillés avancés par Washington et la contestation formulée par Kabila. Mais sa réponse ne fait pas disparaître les questions soulevées par les accusations officielles, auxquelles son discours de ce 9 octobre ne répond pas directement.
Au-delà de ces éléments, le problème de fond réside dans la manière dont l'ancien président présente les responsabilités dans la guerre. Dénoncer les défaillances du gouvernement congolais, les revers des FARDC ou les violations des droits humains constitue un exercice politique légitime. Cependant, une analyse complète du conflit doit aussi examiner les responsabilités des forces de l'AFC/M23 et les conclusions des rapports internationaux sur le soutien rwandais.
En choisissant de concentrer ses accusations sur Kinshasa sans nommer explicitement ces acteurs, Joseph Kabila livre une lecture partielle de la crise. Une telle approche risque de détourner le débat des faits documentés et d'accentuer les divisions politiques, au lieu de contribuer à une compréhension globale des causes de la guerre
Le contexte diplomatique rend cette prise de parole d'autant plus sensible. Alors que des démarches de médiation sont engagées pour rechercher une issue au conflit, les déclarations des responsables politiques devraient contribuer à clarifier les responsabilités, à soutenir la protection des civils et à favoriser le respect des engagements de paix.
Or, les accusations croisées et les omissions sélectives peuvent durcir les positions des différents camps. Affirmer que le discours de Kabila « met de l'huile sur le feu » relève d'une appréciation politique, mais cette critique peut se défendre lorsque ses propos sont analysés à la lumière des tensions existantes et de l'absence de réponse explicite aux accusations américaines le concernant. Pour autant, rien ne permet d'affirmer que son message, à lui seul, modifiera le cours des opérations militaires ou des négociations.
En définitive, le message de Joseph Kabila ne suffit ni à établir une nouvelle lecture de la guerre ni à répondre aux accusations qui pèsent sur lui. Les sanctions américaines, les rapports des experts des Nations unies et les démentis de l'ancien président doivent être examinés séparément, en distinguant les faits documentés, les accusations officielles et les positions politiques. La question centrale demeure : pourquoi un ancien chef de l'État qui prétend analyser la crise sécuritaire congolaise passe-t-il sous silence l'AFC/M23 et le Rwanda, alors que ces acteurs occupent une place centrale dans les rapports internationaux sur le conflit ?
Tant que cette question reste sans réponse, son intervention risque davantage d'alimenter la confrontation politique que d'apporter des éléments nouveaux à la recherche d'une paix durable dans l'Est de la RDC.