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« Je n’ai jamais cessé d’être un rebelle » : François Soudan décrypte le retour de Joseph Kabila et ses liens avec Kigali

mer 21/10/2026 - 12:44
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Joseph Kabila Kabange, chef rebelle du FRN
Joseph Kabila Kabange, chef rebelle du FRN

Par la Rédaction

Le retour de Joseph Kabila à la tête d’une nouvelle structure politico-militaire dans l’est de la République démocratique du Congo rebat les cartes de la crise congolaise. Avec la création du Front pour la refondation de la nation (FRN), l’ancien président assume une rupture politique majeure, dont les implications dépassent les frontières nationales. Pour François Soudan, directeur de la rédaction de Jeune Afrique, cette initiative doit être analysée à la lumière du parcours de Kabila, de ses rapports avec Kigali et des recompositions politiques qu’elle pourrait provoquer.

De l’héritage de la rébellion au retour aux armes

La trajectoire de Joseph Kabila présente une particularité historique : son parcours politique est étroitement lié aux rébellions qui ont marqué l’histoire récente de la RDC. François Soudan relève notamment la proximité symbolique entre la naissance du FRN et le lancement de l’Alliance des forces démocratiques pour la libération du Congo (AFDL), mouvement conduit par Laurent-Désiré Kabila, père de l’ancien président.

« La rébellion est-elle héréditaire ? [...] Après tout, Joseph Kabila a vu le jour dans un maquis rebelle du Sud-Kivu et ce n'est sans doute pas tout à fait un hasard si l'annonce de la création de son front politico-militaire intervient trente ans presque jour pour jour après le lancement de la rébellion de l'AFDL par son père, Laurent-Désiré Kabila », observe le directeur de la rédaction de Jeune Afrique.

L’engagement armé de Joseph Kabila dans les années 1990 a été relativement bref, puisqu’il a duré environ six mois entre la fin de 1996 et la chute du régime de Mobutu. Mais, selon François Soudan, cette période ne suffit pas à résumer le rapport de l’ancien chef de l’État à la rébellion.

Il rappelle une confidence recueillie en décembre 2018, lors de la dernière interview de Kabila en tant que président de la République. Interrogé sur sa barbe, l’ancien dirigeant lui avait répondu : « Cette barbe, m'avait-il répondu, c'est celle du rebelle que dans le fond, je n'ai jamais cessé d'être. »

Huit ans plus tard, cette image prend une nouvelle dimension avec la création du FRN. François Soudan résume cette évolution en ces termes : « Huit ans plus tard, la barbe du Che est devenue une moustache à la Pancho Villa, et ce condamné à mort par contumace a franchi le Rubicon de la rébellion parce qu'il n'avait plus rien à perdre. »

Ce changement de posture marque une étape décisive dans la trajectoire de l’ancien président, désormais associé à un mouvement qui entend combattre le pouvoir établi à Kinshasa.

Le Rwanda, partenaire de circonstance ou véritable maître du jeu ?

La place du Rwanda dans cette nouvelle configuration constitue l’un des principaux enjeux de l’analyse. À Kinshasa, les autorités attribuent à Kigali un rôle déterminant dans la crise sécuritaire de l’Est. La création du FRN et son implantation à Goma alimentent ainsi les interrogations sur les objectifs poursuivis par les différents acteurs.

François Soudan estime que cette initiative rejoint, sur certains aspects, la lecture régionale défendue par Kigali.

« La création à Goma de ce front politico-militaire et le processus induit de bipolarisation Kabila-Tshisekedi cadrent parfaitement avec le narratif rwandais selon lequel la guerre dans l'Est est une affaire purement congolo-congolaise », explique-t-il.

La composition du mouvement renforce également les interrogations sur ses relations avec le Rwanda. La présence de Sultani Makenga, figure militaire tutsi congolaise ayant servi au sein de l’Armée patriotique rwandaise (APR) et condamnée à mort par contumace, peut être interprétée comme un signal adressé à Kigali.

Pour autant, le directeur de la rédaction de Jeune Afrique met en garde contre une lecture qui ferait de Joseph Kabila un simple exécutant de la stratégie rwandaise. Il souligne une divergence importante entre les objectifs affichés par le FRN et la position officiellement exprimée par Kigali.

« L'objectif affiché par ce front, qui est de renverser par tous les moyens le pouvoir en place à Kinshasa, n'a jamais été officiellement partagé par le Rwanda. Et surtout, les relations entre Kabila et Paul Kagame ont toujours été empreintes d'une méfiance réciproque », souligne-t-il.

L’histoire des relations entre les deux hommes invite, selon lui, à dépasser les apparences. Formé par l’armée rwandaise, Joseph Kabila s’est ensuite retrouvé en confrontation avec elle, notamment lors de la bataille de Pweto, en décembre 2000. Durant ses dix-huit années à la tête de la RDC, ses rapports avec Paul Kagame ont connu des périodes de fortes tensions.

François Soudan ne nie toutefois pas la convergence actuelle de certains intérêts entre les deux hommes.

« Le fait qu'en servant ses propres intérêts, Kabila serve aujourd'hui ceux du Rwanda, c'est une évidence. Mais le réduire au rang de simple marionnette de Kigali, c'est, à mon avis, tout à fait simpliste », tranche-t-il.

Cette analyse distingue ainsi la convergence stratégique d’une éventuelle subordination politique ; deux notions qui ne recouvrent pas nécessairement la même réalité.

Un choix qui fragilise les équilibres de l’opposition

Sur le plan intérieur, l’engagement de Joseph Kabila dans une dynamique politico-militaire risque de bouleverser ses relations avec les autres forces opposées au président Félix Tshisekedi. L’initiative aurait pris de court plusieurs de ses alliés politiques à Kinshasa, confrontés désormais à un choix délicat : soutenir sa nouvelle orientation ou s’en démarquer.

Le correspondant de Jeune Afrique, Socrate Nsimba, relève les conséquences possibles de cette rupture : « Kabila a pris de court ses alliés politiques à Kinshasa et les autres opposants, lesquels n'auront sans doute d'autre choix que de se désolidariser de l'option radicale qu'il a choisie. »

En optant pour cette voie, l’ancien président risque donc d’accentuer son isolement dans les milieux politiques congolais, au moment où son initiative pourrait également compliquer les possibilités de rapprochement entre les différentes composantes de l’opposition.

Sa situation internationale constitue un autre facteur de fragilité. Sous sanctions américaines et considéré comme persona non grata en Europe, Joseph Kabila conserve néanmoins des relations et des possibilités de déplacement dans plusieurs pays africains, notamment au Zimbabwe, en Namibie, en Afrique du Sud, au Kenya, en Ouganda et au Rwanda.

Ces relais régionaux peuvent représenter des ressources politiques et diplomatiques, mais ils ne garantissent pas pour autant le succès de son entreprise.

Un pari politique dont l’issue reste incertaine

En prenant la tête du FRN, Joseph Kabila met fin à une partie de l’ambiguïté qui entourait son positionnement depuis son départ du pouvoir. Mais cette clarification s’accompagne de risques considérables, tant sur le plan politique que sécuritaire et diplomatique.

La capacité du mouvement à imposer ses objectifs, les réactions de ses anciens alliés et l’évolution de ses rapports avec les acteurs régionaux détermineront en grande partie la portée de cette nouvelle orientation.

François Soudan résume les incertitudes entourant cette stratégie par une mise en garde : « Reste à savoir jusqu'où et jusqu'à quand, tend son pari paraît risqué. Kabila est certes sorti de l'ambiguïté, mais comme le disait le cardinal de Retz : "on ne sort souvent de l'ambiguïté qu'à son détriment." »

Mercredi 21 octobre 2026 - 12:44