Par Gloire Balolage
Le professeur Jean-Jacques Muyembe, figure mondiale de la virologie et co-découvreur du virus Ebola en 1976, s’est exprimé sur la nouvelle épidémie qui frappe la République démocratique du Congo. Dans une interview accordée à RFI, le directeur de l’Institut national de recherche biomédicale (INRB) de Kinshasa est revenu sur les défis liés à cette 17ᵉ épidémie d’Ebola, dans un contexte sécuritaire instable en Ituri.
Interrogé sur la gestion de l’épidémie dans des zones sous contrôle de groupes armés, Jean-Jacques Muyembe a rappelé l’expérience vécue entre 2018 et 2020 lors de la riposte à Mangina, Beni et Butembo, dans la province du Nord-Kivu. Il a décrit cette période comme « le plus grand défi » de sa vie professionnelle, expliquant que les équipes sanitaires avaient dû travailler dans des zones minées par l’insécurité et la présence de groupes armés. Malgré les risques, il affirme que des solutions avaient été trouvées pour permettre la poursuite des activités sanitaires dans les meilleures conditions possibles.
Le scientifique congolais a également évoqué les pertes humaines enregistrées durant cette précédente riposte. Il a rappelé qu’un médecin de l’OMS avait été assassiné pendant l’épidémie, et qu’une infirmière avait perdu la vie à Biakato lors d’une attaque menée par des hommes armés contre un dortoir d’agents de santé. Plusieurs personnes avaient également été blessées au cours de cette attaque nocturne, illustrant les dangers auxquels sont confrontées les équipes médicales déployées sur le terrain.
Jean-Jacques Muyembe a aussi raconté les mesures sécuritaires exceptionnelles qui entouraient ses déplacements dans la région de Beni et Butembo. Il a indiqué qu’il circulait à bord de véhicules blindés sur ce qu’il considère comme « la route la plus dangereuse du monde ». À l’époque, les opérations bénéficiaient encore de l’appui de la MONUSCO, notamment à travers des hélicoptères équipés pour assurer la sécurité des équipes engagées.
Face aux difficultés logistiques et sécuritaires actuelles, le directeur de l’INRB estime qu’il serait préférable de privilégier le personnel local plutôt que d’envoyer massivement des équipes depuis Kinshasa. Selon lui, cette approche permettrait de simplifier l’organisation des interventions et de renforcer la confiance de la population envers les équipes de riposte. Lors des précédentes épidémies, les intervenants venus de Kinshasa étaient parfois perçus comme des « étrangers », ce qui avait poussé les responsables sanitaires à intégrer davantage les jeunes et les professionnels locaux.
Au sujet des craintes liées à une éventuelle propagation de la maladie vers Kinshasa, Jean-Jacques Muyembe est revenu sur le cas d’une personne revenue de Bunia après avoir assisté aux funérailles de son père. Elle s’était présentée spontanément à l’INRB après l’annonce de l’épidémie pour subir un test de dépistage. Les résultats se sont révélés négatifs, mais l’individu reste placé sous surveillance médicale par mesure de précaution.
Le virologue congolais a insisté sur le manque actuel de données fiables concernant l’ampleur réelle de cette nouvelle épidémie. Il est encore impossible, selon lui, de déterminer avec précision le nombre de cas, de contacts ou de décès liés à Ebola. Les équipes sanitaires poursuivent les investigations afin d’établir une liste complète des cas suspects et d’identifier les chaînes de transmission.
Jean-Jacques Muyembe appelle ainsi à éviter toute panique prématurée, précisant que la souche évoquée n’est pas « la plus meurtrière ». Il invite également les organisations internationales à faire preuve de prudence et à attendre les premiers résultats des enquêtes avant de tirer des conclusions sur l’ampleur réelle de l’épidémie.