Mbororo dans le nord de la RDC : pourquoi l’opération d’identification devient un enjeu de sécurité et de cohésion sociale

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Par Patrick Kitoko

L’opération d’identification des éleveurs transhumants communément appelés « Mbororo » se poursuit dans trois provinces du nord et du nord-est de la République démocratique du Congo : le Haut-Uélé, le Bas-Uélé et le Nord-Ubangi.

Lancée sous la supervision du ministère de l’Intérieur, cette initiative entend mieux documenter la présence, les mouvements et les conditions d’installation de ces communautés pastorales dans une région marquée par la porosité des frontières et des tensions récurrentes autour de l’accès aux terres et aux pâturages.

Pour le gouvernement congolais, l’enjeu dépasse largement le simple recensement administratif.

« L’identification des éleveurs mbororo permettra de connaître avec précision leur identité, leurs effectifs, leurs itinéraires et leurs zones d’installation », explique le ministère de l’Intérieur. L’objectif affiché est notamment de renforcer la sécurité, de prévenir les conflits avec les communautés locales, de lutter contre d’éventuelles infiltrations d’éléments armés et d’améliorer le contrôle des mouvements transfrontaliers du bétail.

Les populations désignées sous le terme générique de « Mbororo » sont historiquement associées à des communautés pastorales dont les mouvements de transhumance couvrent une vaste partie de l’Afrique centrale et occidentale. Leur mobilité les a conduites, au fil des décennies, à traverser plusieurs pays, notamment le Cameroun, le Tchad, la République centrafricaine, le Soudan du Sud et la RDC.

Dans l’espace congolais, leur présence dans les provinces du nord-est est devenue particulièrement visible au cours des dernières années. Des sources locales rapportent notamment des arrivées depuis le Soudan du Sud, avec des passages par le Bas-Uélé et le Haut-Uélé, à la recherche de pâturages et de terres disponibles.

Cette dynamique doit également être replacée dans la géographie particulière de la région. Le Haut-Uélé et le Bas-Uélé se trouvent à proximité de plusieurs frontières internationales, tandis que le Nord-Ubangi est directement voisin de la République centrafricaine et se situe dans une zone où les déplacements de personnes, de bétail et de groupes armés peuvent être difficiles à contrôler.

Historiquement, l’Uélé et l’Ubangi ont d’ailleurs toujours constitué des espaces de circulation et de brassage de populations. À l’époque coloniale déjà, les territoires du Haut-Uélé et du Bas-Uélé formaient des entités administratives distinctes au sein du Congo belge.

Du problème pastoral à la question sécuritaire

La présence des éleveurs transhumants n’est pas en elle-même synonyme d’insécurité. La transhumance constitue un mode d’élevage ancien, fondé sur la mobilité des troupeaux à la recherche de pâturages et de points d’eau.

Mais lorsque cette mobilité s’effectue dans des espaces où les limites foncières sont mal définies, où les terres agricoles s’étendent et où les frontières sont difficiles à surveiller, elle peut provoquer des tensions avec les agriculteurs et les populations riveraines.

C’est précisément ce qui inquiète aujourd’hui les autorités. Des accusations d’occupation de terres, de dégâts causés aux cultures, de circulation d’armes et d’affrontements avec les communautés locales ont été rapportées dans certaines zones.

Dans le Nord-Ubangi, des informations publiées en mars 2026 faisaient notamment état d’une forte présence d’éleveurs et de dizaines de milliers de bovins, dans un contexte présenté comme préoccupant sur le plan sécuritaire.

Le risque est d’autant plus sensible que ces provinces se trouvent dans un environnement régional fragilisé par les conflits et les mouvements transfrontaliers. La frontière ne constitue donc pas seulement une ligne administrative : elle est aussi un espace de circulation difficile à maîtriser.

Pourquoi l’identification est-elle importante ?

L’opération actuellement menée peut permettre à l’État congolais de répondre à plusieurs questions fondamentales : qui sont ces éleveurs ? Combien sont-ils ? D’où viennent-ils ? Depuis quand se trouvent-ils en RDC ? Où circulent-ils ? Où établissent-ils leurs campements ? Combien de bêtes possèdent-ils ? Et disposent-ils de documents leur permettant de séjourner ou de circuler légalement sur le territoire congolais ?

Selon les informations communiquées par le ministère de l’Intérieur, la Commission interministérielle chargée de l’opération travaille précisément à établir des données fiables sur leur identité, leurs déplacements et leurs itinéraires.

L’opération pourrait ainsi constituer un outil de prévention plutôt qu’une simple mesure de contrôle. En connaissant les itinéraires de transhumance, les autorités peuvent théoriquement mieux organiser les couloirs de passage du bétail, prévenir les incursions dans les champs et faciliter la médiation entre éleveurs et agriculteurs.

Elle peut également aider à distinguer les véritables activités pastorales des éventuelles activités criminelles qui pourraient se dissimuler derrière les mouvements de populations et de troupeaux.

Le précédent des conflits communautaires

L’histoire récente de plusieurs régions d’Afrique centrale montre que les conflits autour du bétail peuvent rapidement prendre une dimension communautaire et sécuritaire lorsqu’ils ne sont pas encadrés.

Le nord-est congolais a lui-même connu des décennies d’instabilité, notamment avec les activités de groupes armés, les déplacements de populations et les mouvements transfrontaliers. Dans un tel environnement, l’absence de données précises sur les personnes qui entrent, circulent ou s’installent dans une région constitue une faiblesse pour l’État.

Mais l’enjeu est aussi d’éviter une autre dérive : transformer une question de sécurité en stigmatisation d’une communauté.

Tous les éleveurs désignés comme Mbororo ne peuvent être assimilés à des acteurs de l’insécurité. Une politique publique efficace doit donc distinguer clairement la transhumance légitime, l’immigration irrégulière éventuelle, les conflits fonciers et les activités criminelles.

Un équilibre délicat pour l’État

L’identification apparaît ainsi comme une étape nécessaire, mais elle ne suffira pas à elle seule à régler le problème. Elle devra être suivie de mesures concrètes : sécurisation des frontières, définition des couloirs de transhumance, respect des espaces agricoles, mécanismes locaux de règlement des différends, contrôle sanitaire du bétail et coopération avec les pays voisins.

La démarche devra également associer les autorités coutumières, les agriculteurs, les éleveurs et les communautés locales. Car dans ces territoires vastes et faiblement peuplés, l’État ne pourra prévenir durablement les conflits que s’il parvient à instaurer des règles connues et acceptées par tous.

L’enjeu de l’opération est donc double : connaître pour mieux contrôler, mais aussi connaître pour mieux protéger.

Dans une région où les frontières sont anciennes mais où les mouvements de populations et de troupeaux restent particulièrement dynamiques, l’identification des éleveurs transhumants peut devenir un instrument important de prévention des conflits et de consolidation de l’autorité de l’État, à condition qu’elle s’inscrive dans une approche à la fois sécuritaire, juridique et communautaire.

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Mercredi 2 septembre 2026 - 18:09