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ET SI NOUS REPENSIONS L’ESPACE PUBLIC SANITAIRE EN RDC ? [Tribune]

mar 03/11/2026 - 16:30
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Mireille Lusiense Zena Chercheuse en sciences de l'information et de la communication Spécialiste en communication pour la santé et communication pour le changement social et de comportement (CCSC).
Mireille Lusiense Zena
Chercheuse en sciences de l'information et de la communication
Spécialiste en communication pour la santé et communication pour le changement social et de comportement (CCSC).

Pour un espace public sanitaire médiatisé adapté aux réalités congolaises

Produire un message sanitaire ne signifie pas nécessairement qu’il sera compris. Le diffuser ne garantit pas qu’il sera reçu. Et le faire entendre ne signifie pas qu’il transformera les comportements.

Voilà l'un des paradoxes auxquels se heurte encore la communication pour la santé en République démocratique du Congo.

Cette réflexion n'est pas née uniquement d'une interrogation théorique. Elle est aussi le fruit d'une expérience professionnelle de plusieurs années dans la communication des programmes et projets de santé, notamment au sein du Programme des Nations unies pour le développement (PNUD), dans le cadre des interventions soutenues par le Fonds mondial, auprès d'ASF/PSI, de C-Change et de SANRU.

À travers ces différentes responsabilités, notamment dans la conduite et l'orientation de stratégies de communication en santé, j'ai été amenée à participer à la conception, à la production et à la diffusion de messages destinés à influencer les connaissances, les attitudes et les pratiques des populations.

Cette expérience m'a progressivement confrontée à une interrogation fondamentale : produire et diffuser des messages sanitaires suffit-il réellement à garantir leur compréhension et leur appropriation par les communautés auxquelles ils sont destinés ?

Au fil de mon parcours, une préoccupation s'est imposée : nous accordons beaucoup d'attention à la qualité des messages, aux supports utilisés, aux stratégies de diffusion et à la visibilité des campagnes. Mais accordons-nous suffisamment d'attention à ce qui se passe après leur diffusion ? À la manière dont les populations les reçoivent, les interprètent, les confrontent à leurs réalités et leur donnent du sens ?

C'est de ce constat professionnel, progressivement nourri par ma réflexion en sciences de l'information et de la communication, qu'émerge ma proposition : l'espace public sanitaire médiatisé adapté au contexte congolais.

Sortir d'une communication qui se limite à la diffusion

Une grande partie de nos stratégies de communication sanitaire demeure organisée autour d'une logique relativement linéaire : concevoir un message, choisir des canaux de diffusion, atteindre une audience et mesurer le nombre de personnes exposées.

Cette approche présente une limite importante : elle tend parfois à considérer les populations comme de simples destinataires de messages, alors qu'elles sont des acteurs sociaux qui interprètent, confrontent, négocient et parfois rejettent les informations reçues.

Or, un message sur l'utilisation de la moustiquaire imprégnée ne sera pas nécessairement interprété de la même manière dans un quartier populaire de Kinshasa, dans une communauté rurale du Kongo Central ou dans une localité du Nord-Kivu.

Les conditions de vie, les langues, les croyances, les expériences sanitaires, les rapports à l'autorité médicale, les pratiques culturelles et les réalités socioéconomiques influencent profondément la réception des messages.

Autrement dit, le problème ne réside pas toujours dans ce que nous produisons, mais aussi dans les conditions sociales et communicationnelles dans lesquelles nos productions sont reçues.

Construire un espace public sanitaire à partir des réalités congolaises

L'espace public sanitaire médiatisé que je propose ne doit pas être compris comme un simple regroupement de médias ou de supports de communication.

Il s'agit d'un espace de circulation, de confrontation, d'interprétation et de discussion des informations sanitaires, dans lequel les médias, les institutions de santé, les professionnels, les relais communautaires et les populations interagissent.

Cet espace doit tenir compte de la diversité des réalités congolaises.

Il suppose notamment de dépasser la simple juxtaposition des canaux de communication pour construire une véritable articulation entre :

- Les médias traditionnels : télévision, radio et presse ;

- Les médias numériques : réseaux sociaux, plateformes communautaires et messageries ;

- Les espaces de proximité : marchés, églises, écoles, centres de santé et lieux de rassemblement ;

- Les médiateurs sociaux et culturels : leaders communautaires, responsables religieux, enseignants, journalistes, professionnels de santé et acteurs associatifs ;

- Les populations elles-mêmes, considérées comme des interlocuteurs capables de produire du sens et de participer à la construction des réponses sanitaires.

La médiatisation ne doit donc pas être réduite à la visibilité d'une campagne. Elle doit favoriser la rencontre entre le discours sanitaire institutionnel et les expériences vécues des populations.

Comprendre avant de vouloir convaincre

L'un des enjeux majeurs de cette proposition est de replacer la réception au cœur de la communication pour la santé.

Les travaux de Stuart Hall sur l'encodage et le décodage nous rappellent qu'un message produit par un émetteur ne conserve pas nécessairement le sens que celui-ci entend lui attribuer. Les récepteurs peuvent l'interpréter selon leurs propres références, leurs expériences et leurs cadres culturels.

Cette réalité devrait interpeller tous les producteurs de communication sanitaire.

Lorsque nous concevons un spot télévisé sur la prévention du paludisme, par exemple, sommes-nous certains que les images, les expressions, les personnages et les situations présentées correspondent aux réalités des personnes auxquelles nous nous adressons ?

Lorsque nous recommandons une pratique sanitaire, avons-nous suffisamment pris en considération les contraintes économiques, sociales et culturelles susceptibles d'influencer son adoption ?

Et surtout, donnons-nous aux populations la possibilité de questionner, de discuter et de confronter les recommandations sanitaires à leurs expériences quotidiennes ?

La communication sanitaire ne peut prétendre transformer les comportements si elle ne cherche pas d'abord à comprendre les mécanismes qui structurent ces comportements.

Une proposition pour transformer nos pratiques

L'espace public sanitaire médiatisé adapté au contexte congolais appelle un changement de perspective.

Il ne s'agit plus seulement de demander combien de personnes ont vu un spot, entendu un message ou reçu une affiche. Il faut également chercher à savoir ce qu'elles en ont compris, comment elles l'ont interprété, quelles représentations elles y associent et dans quelle mesure elles peuvent le traduire en pratiques.

Cela implique de développer des recherches sur la réception des messages sanitaires, de renforcer les études préalables à la production des campagnes et de mieux intégrer les dimensions linguistiques, culturelles, sociales et économiques dans les stratégies de communication.

Cela implique aussi de reconnaître que les populations ne sont pas uniquement des cibles à sensibiliser, mais des acteurs dont les connaissances et les expériences doivent contribuer à la construction des messages.

Pour une communication sanitaire qui parle réellement aux Congolais

La RDC a besoin de campagnes sanitaires visibles, certes. Mais elle a surtout besoin de campagnes intelligibles, contextualisées, crédibles et socialement appropriées.

L'efficacité de la communication pour la santé ne devrait pas être appréciée uniquement à partir du volume de messages diffusés ou du nombre de personnes atteintes.

Elle devrait aussi être interrogée à partir de la qualité de leur réception et de leur compréhension.

L'espace public sanitaire médiatisé adapté au contexte congolais constitue ainsi une piste de réflexion et une proposition de renouvellement de nos pratiques communicationnelles.

Il invite les chercheurs, les décideurs, les professionnels des médias, les acteurs de santé publique et les partenaires techniques et financiers à repenser ensemble les conditions de production, de circulation et de réception des messages sanitaires.

Car, au fond, la question n'est pas seulement de savoir comment faire parvenir un message sanitaire à une population.

La véritable question est de savoir comment construire les conditions pour que cette population puisse le comprendre, le discuter, lui donner du sens et, lorsque les conditions le permettent, se l'approprier.

Communiquer pour la santé, ce n'est pas simplement faire passer un message. C'est aussi construire les conditions sociales et culturelles de sa compréhension.

Mireille Lusiense Zena

Chercheuse en sciences de l'information et de la communication

Spécialiste en communication pour la santé et communication pour le changement social et de comportement (CCSC).

Mardi 3 novembre 2026 - 16:30