Par Serge Mavungu
Les amateurs de théâtre classique, qui ont fait le déplacement à l'espace "Moto na moto abongisa", ont été tenus en haleine, samedi 14 décembre 2025, lors d'une soirée exceptionnelle. À l'affiche, la présentation de la pièce "Kasala", un texte de N'Anza Tata.
Mise en scène par l'artiste comédien Christian Mualu, "Kasala" évoque l'histoire d'un jeune homme qui retrace le parcours de la mort de sa mère, celle qui a échappé à un massacre qui ne dit pas son nom au Sud du pays. Elle a traversé des moments où la mort l'a guettée, esquivant de nombreux affres de l’histoire, sans que jamais la mort ne puisse l'emporter. Finalement, alors que la maladie l’affaiblit depuis de nombreux mois, c'est dans les bras de son fils qu'elle se laisse glisser vers le repos – vers une forme de délivrance.
Suite à cette perte, le jeune homme retrace l'itinérance de la vie de sa mère, entre la fuite de sa mort dans le Sud et le « train de la mort » reliant ce Sud au Centre du pays. C'est une plongée initiatique dans la vie antérieure de sa mère, un voyage intérieur au plus près des sensations qu’elle a pu traverser. Le carnet de notes qu'il tient et dans lequel il écrit devient alors la matérialisation de ce voyage intérieur, incarnant la vie de sa mère comme le script d'une fiction ou le scénario d'un film.
"Kasala" est une mélodie, un requiem d'espoir et de désespoir à la fois. Mais surtout, c'est une délivrance, une mémoire inoubliable pour le jeune homme qui reste debout devant nous, vivant. Cette continuité de la vie par-delà la mort symbolise la transmission de mémoire, de gènes et de générations. "Kasala" rend également hommage aux massacres des peuples du Centre de la RDC, expulsés et tués dans le Sud du Congo dans les années 1992-1993. Transportés comme du bétail dans des trains, depuis le Katanga jusqu'au Kasaï oriental, des milliers d'entre eux succombèrent durant cet exode forcé. Tous les autres ont gardé en eux et transmis ce traumatisme collectif d’un peuple persécuté et massacré.
Note d'intention de mise en scène
La mise en scène de "Kasala" est conçue comme une consultation psychologique entre un médecin et son patient. Il s'agit ici d'entrer dans la tête du jeune homme, entouré par l'esprit de sa mère, avec lequel il dialogue et questionne le passé, le présent et le futur. Il s'aventure à la rencontre de cette mère, oscillant entre le monde réel et le monde imaginaire.
Au cœur de l'espace de jeu, telle l'incarnation de tous les décors dans lesquels évolue l'itinérance et l'exode, le narrateur est installé sur une table, représentant simultanément le monde invisible et visible, l’histoire vécue et la fiction partagée. Cet élément décoratif, objet banal du quotidien, incarne tour à tour le train de la mort, le bus reliant des exilés d’une ville à l'autre, la maison refuge, le cercueil et le tombeau. Cette table devient alors une entrée dans cet espace de travail mental qu'est le cabinet de psychologie où se débat le jeune homme entre repères et désorientation, nous permettant ainsi de pénétrer dans les limbes de l'histoire et de disséquer le mal profond qui régit la société dans laquelle sa mère a vécu.
De part et d'autre de la scène, ventilateurs et micros forment des éléments symboliques qui donnent puissance et corps à la mise en scène du récit, illustrant les turbulences et inquiétudes dans lesquelles évolue le personnage.
La mise en scène épurée se construit autour de l'objet-table, reposant sur un espace de cendres noires, symbolisant à la fois le deuil et l'acceptation de se dévoiler tel qu'on est – comme lorsque l'on cherche à mieux se comprendre en se confiant à l'oreille d'une personne tierce.