Par Prosper Buhuru
Le professeur Jo Sekimonyo, PhD, économiste politique hétérodoxe et chancelier de l’Université Lumumba, estime que la gestion actuelle des finances publiques en République démocratique du Congo ne peut être évaluée uniquement à l’aune des équilibres budgétaires et de la conformité aux standards internationaux, surtout dans un contexte de guerre et de fragilité structurelle.
Dans une interview exclusive accordée à Opinion-info.cd ce vendredi 13 février 2026, il analyse la coordination entre le ministre des Finances, Doudou Fwamba, et le gouverneur de la Banque centrale, André Wameso, ainsi que les relations avec les partenaires techniques et financiers, avant de s’interroger sur la pertinence d’une continuité à la tête du ministère.
Une orthodoxie monétaire dépassée
Pour Jo Sekimonyo, la coordination institutionnelle entre le ministère des Finances et la Banque centrale apparaît « techniquement cohérente », mais demeure ancrée dans une orthodoxie monétaire qu’il juge dépassée au regard des réalités congolaises.
Selon lui, la priorité accordée à la stabilisation nominale, à la lutte contre l’inflation et à la défense du franc congolais traduit une hiérarchie d’objectifs inadaptée à un pays confronté à la guerre, à la fragmentation des chaînes d’approvisionnement et à une forte dépendance aux importations.
Il soutient que l’inflation en RDC est largement structurelle, liée aux contraintes d’offre, aux déficits d’infrastructures et à la vulnérabilité logistique. Dans ce contexte, une réponse centrée principalement sur la restriction monétaire risquerait de comprimer l’activité économique sans résoudre les causes profondes des déséquilibres.
Pour l’économiste, la coordination entre Doudou Fwamba et la Banque centrale devrait prioritairement viser l’expansion des capacités productives nationales, la sécurisation des circuits économiques internes et l’élargissement du financement domestique, plutôt que la seule préservation d’indicateurs monétaires.
FMI et Banque mondiale : crédibilité ou dépendance ?
Interrogé sur les relations avec le Fonds monétaire international et la Banque mondiale, Jo Sekimonyo relativise l’idée d’un regain automatique de crédibilité financière.
Il reconnaît que les partenariats avec ces institutions peuvent renforcer les procédures budgétaires et envoyer un signal de conformité aux normes internationales. Mais, insiste-t-il, la conformité normative ne saurait être confondue avec la puissance économique réelle.
Selon lui, une économie ne devient pas souveraine parce qu’elle satisfait des critères externes, mais parce qu’elle consolide ses capacités internes de production, de financement et d’innovation. Il met en garde contre une politique économique trop orientée vers la recherche de validation extérieure, au détriment de la transformation structurelle interne.
Dans un contexte de guerre et de pauvreté extrême, privilégier l’image de discipline aux yeux des partenaires pourrait, selon lui, traduire une dépendance intellectuelle héritée qui freine la construction d’une souveraineté économique effective.
Continuité au ministère : stabilité ou immobilisme ?
À la question de savoir si la continuité à la tête du ministère des Finances constituerait un facteur de stabilité, Jo Sekimonyo répond en dissociant stabilité institutionnelle et maintien des personnes.
Pour lui, la véritable stabilité découle d’une cohérence stratégique entre les instruments économiques et les défis historiques du pays. Or, il estime que l’approche actuelle demeure principalement centrée sur la discipline budgétaire stricte et la performance comptable.
Dans un environnement marqué par la guerre, la pauvreté massive, la dépendance aux rentes extractives et la prédominance de l’économie informelle, le ministère des Finances devrait, selon lui, devenir un centre stratégique de transformation, capable d’intégrer la politique budgétaire, la politique monétaire et la stratégie productive.
La continuité peut produire une impression de stabilité à court terme, mais elle risque, prévient-il, d’entretenir une discipline formelle sans transformation structurelle si elle ne s’accompagne pas d’une nouvelle trajectoire intellectuelle.
Le profil requis : un « architecte de la souveraineté économique »
Pour Jo Sekimonyo, la question n’est pas d’ordre partisan, mais technique et stratégique. Le futur leadership financier devrait maîtriser l’économie monétaire contemporaine, comprendre les mécanismes de création de richesse endogène, coordonner efficacement avec la Banque centrale et intégrer les dynamiques extractives et territoriales.
Il ne s’agirait plus d’un simple gestionnaire d’équilibres comptables, mais d’un « architecte de la souveraineté économique », capable de penser l’économie comme un système intégré et non comme une série d’indicateurs à stabiliser.
À ses yeux, la crédibilité internationale découle de la puissance économique réelle ; elle ne la précède pas. C’est à cette aune, conclut-il, que devrait être évalué le choix de la prochaine personne appelée à diriger le ministère des Finances.