Par Denise Kyalwahi
Face à la faim qui frappe les familles affectées par les conflits en RDC, Rose Kahambu Tuombeane, coordinatrice de la Dynamique des Femmes pour la Bonne Gouvernance (DYFEGOU), plaide pour un plan d'autonomisation associant formation professionnelle, activités génératrices de revenus et accompagnement des personnes déplacées et retournées, en complément de l'aide alimentaire, de l'accès aux soins et du rétablissement de la sécurité.
Dans une interview exclusive accordée à Opinion-Info.cd, Rose Tuombeane estime que la distribution de vivres, bien qu'indispensable en situation d'urgence, ne suffit pas à garantir durablement la sécurité alimentaire des ménages. Elle appelle le gouvernement congolais et ses partenaires à investir dans des solutions permettant aux familles de retrouver leur autonomie économique, particulièrement dans les zones affectées par les conflits armés au Nord-Kivu.
Cette proposition intervient alors que la République démocratique du Congo figure parmi les pays confrontés à une grave crise de la faim aiguë, dans un contexte marqué par les violences armées, les déplacements de populations et les difficultés d'accès à l'aide humanitaire.
Au-delà de l'aide alimentaire, miser sur l'autonomie
Pour la coordinatrice de la Dynamique des Femmes pour la Bonne Gouvernance (DYFEGOU), l'aide alimentaire répond aux besoins immédiats, mais ses effets restent limités lorsqu'elle n'est pas accompagnée de mesures favorisant l'indépendance économique des ménages.
« J'aime bien l'aide alimentaire et d'urgence, mais je ne vois pas de pérennité ni d'autonomisation, ni d'accompagnement véritable des personnes en difficulté pendant ou après les conflits », explique-t-elle.
Elle estime que le gouvernement et ses partenaires devraient proposer aux personnes déplacées des formations professionnelles adaptées à leurs lieux d'accueil, puis accompagner celles qui retournent dans leurs villages afin qu'elles puissent développer des activités génératrices de revenus.
Cette approche permettrait aux familles de subvenir à leurs besoins essentiels, notamment l'alimentation et la scolarisation des enfants, sans dépendre durablement de l'assistance humanitaire.
Pour Rose Tuombeane, l'apprentissage de métiers adaptés aux réalités locales doit ainsi faire partie intégrante des programmes d'assistance et de relèvement économique.
À Beni, des familles retournées privées de leurs moyens de subsistance
Dans le territoire de Beni, au Nord-Kivu, les difficultés rencontrées par les populations retournées illustrent les conséquences de l'absence d'un accompagnement économique après les déplacements forcés.
De nombreux ménages vivent de l'agriculture, mais certains ne peuvent toujours pas accéder à leurs champs en raison de l'insécurité persistante. Des récoltes de cacao et d'autres produits agricoles sont parfois emportées par les combattants des Forces démocratiques alliées (ADF), tandis que d'autres pourrissent faute de pouvoir être récoltées.
« Ils sont bien retournés, mais ils ne peuvent pas accéder à leurs champs. Leurs activités se trouvent dans des zones où la sécurité n'est pas encore garantie. C'est pourquoi ils sont aujourd'hui confrontés à la malnutrition », explique la coordinatrice.
Elle considère que le retour dans les zones d'origine doit être accompagné d'un plan de réintégration permettant aux ménages de reconstruire leurs moyens de subsistance.
En attendant que l'accès aux terres agricoles soit sécurisé, elle recommande de favoriser des activités alternatives, notamment le petit commerce et d'autres métiers adaptés aux possibilités économiques des communautés.
« Il est bon de restaurer la paix et de stabiliser les zones affectées, mais il faut également prévoir un accompagnement social pour ceux qui retournent chez eux », insiste-t-elle.
Un plan de retour intégrant la formation professionnelle
Rose Kahambu Tuombeane appelle le gouvernement à élaborer un plan de contingence et de réintégration économique destiné aux personnes déplacées et retournées.
Ce dispositif devrait mobiliser les ministères chargés des Affaires sociales, des Actions humanitaires et de la Sécurité, ainsi que les partenaires humanitaires et les organisations communautaires.
Elle préconise une intervention rapide dans les zones où les familles sont confrontées à la malnutrition, en particulier les enfants et les femmes enceintes. L'approvisionnement en nourriture et en produits nutritionnels doit répondre aux urgences, tandis que des programmes de formation et de soutien économique doivent préparer les ménages à retrouver leur autonomie.
« Le gouvernement doit mobiliser des fonds non seulement pour restaurer la paix, mais aussi pour réparer les dégâts causés par la guerre », affirme-t-elle.
La coordinatrice déplore également que les ressources des partenaires ne soient pas suffisamment orientées vers certaines zones directement touchées par les conflits. Elle demande une répartition de l'assistance fondée sur les besoins réels des populations.
Femmes et enfants : renforcer la protection
Au-delà de l'autonomie économique, la coordinatrice de la DYFEGOU insiste sur la protection des femmes et des enfants pendant les déplacements et lors du retour dans les zones d'origine.
Elle appelle notamment à renforcer la mise en œuvre de la résolution 1325 du Conseil de sécurité des Nations unies sur les femmes, la paix et la sécurité, particulièrement en matière de protection.
La DYFEGOU affirme contribuer à la prévention des conflits, à la sensibilisation et à la mobilisation des partenaires en faveur des personnes affectées.
Pour Rose Tuombeane, les programmes de relèvement doivent aussi intégrer des formations aux mesures de sécurité, afin de permettre aux populations de reconnaître les menaces et de reprendre progressivement leurs activités sans s'exposer inutilement aux groupes armés.
« L'autonomisation ne signifie pas seulement l'autonomisation économique. Elle concerne aussi la protection et la sécurité », souligne-t-elle.
Elle plaide ainsi pour un accompagnement qui associe relèvement économique, prévention des risques et renforcement des capacités des communautés.
Impliquer les communautés dans les solutions
La coordinatrice de la DYFEGOU invite également les organisations humanitaires à associer les communautés locales à toutes les étapes des projets, de leur conception à leur évaluation.
Selon elle, les personnes affectées par les conflits ne doivent pas être considérées uniquement comme des bénéficiaires de l'aide, mais comme des acteurs capables de contribuer à la recherche de solutions adaptées à leurs besoins.
« Nous devons écouter les personnes en difficulté, les associer et construire ensemble des solutions adaptées à leurs besoins », plaide-t-elle.
Cette approche, précise-t-elle, s'appuie sur plus d'une décennie d'expérience de la DYFEGOU auprès des communautés affectées par les conflits. Elle vise à permettre aux familles de retrouver leur dignité, de renforcer leur autonomie et de reconstruire leurs moyens de subsistance.
La situation du Nord-Kivu s'inscrit dans un contexte national marqué par l'insécurité alimentaire et la vulnérabilité de nombreuses familles. Les conflits, les déplacements et la perte des revenus fragilisent les ménages bien après leur départ des zones de violence.
Pour Rose Kahambu Tuombeane, la réponse doit donc combiner assistance alimentaire d'urgence, formation professionnelle, activités génératrices de revenus et protection des populations.
Elle appelle le gouvernement et ses partenaires à privilégier des interventions adaptées aux réalités locales et à soutenir les initiatives communautaires dans les zones affectées.
Son plaidoyer repose sur une conviction : le retour des populations ne peut être durable sans sécurité, sans moyens de subsistance et sans accompagnement permettant aux familles de reconstruire leur vie.