Par la Rédaction
Trente ans après le massacre de l'hôpital de Lemera, dans l'est de l'actuelle République démocratique du Congo (RDC), les violations graves des droits humains continuent de marquer le pays, tandis que la majorité des responsables présumés n'ont toujours pas été traduits en justice. C'est le constat dressé par Human Rights Watch (HRW), qui dénonce la persistance des violences contre les populations civiles et appelle à une mobilisation internationale pour mettre fin à l'impunité.
Selon l'organisation de défense des droits humains, l'attaque contre l'hôpital de Lemera, situé dans ce qui était alors l'est du Zaïre, avait coûté la vie à 37 patients et membres du personnel médical. Considéré comme l'un des premiers massacres majeurs de ce qui deviendra la Première guerre du Congo, cet événement a contribué à ouvrir une longue période de rébellions soutenues par des puissances étrangères. Depuis lors, les civils ont été confrontés à de multiples atrocités, notamment des massacres à caractère ethnique, des viols et autres violences sexuelles à grande échelle, le recrutement forcé d'enfants, des enlèvements, des actes de torture, des mutilations et des déplacements forcés.
Human Rights Watch rappelle que le massacre de Lemera figure parmi les 617 incidents répertoriés dans le rapport Mapping des Nations unies, consacré aux violations graves présumées du droit international humanitaire et des droits humains commises en RDC entre 1993 et 2003. Malgré les efforts de la Cour pénale internationale (CPI) et des tribunaux militaires congolais, l'organisation estime que la majorité des auteurs présumés de ces crimes restent impunis.
Cette situation concerne notamment des hauts responsables gouvernementaux et militaires congolais, rwandais et ougandais, dont certains n'ont jamais eu à répondre de leur rôle présumé dans les exactions documentées.
L'organisation souligne également que les violences observées aujourd'hui dans l'est de la RDC présentent des similitudes avec celles commises au cours des décennies précédentes. Elle indique que le M23/FRN soutenu par le Rwanda contrôle de vastes zones du Nord-Kivu et du Sud-Kivu. Parallèlement, d'autres groupes armés, ainsi que les forces de l'armée congolaise et leurs alliés, continuent de s'en prendre aux populations civiles. Human Rights Watch relève en outre que plusieurs commandants mis en cause dans des exactions documentées ces derniers mois sont les mêmes que ceux dont les crimes présumés ont été signalés au fil des années.
Pour HRW, la circulation de certains responsables militaires entre différents groupes armés et leur intégration au sein des forces de sécurité congolaises, suivie parfois de nouveaux départs, illustrent les failles persistantes du système de responsabilité. L'organisation estime que l'absence de poursuites effectives pour les crimes commis dans le passé a favorisé la répétition des violences.
Elle déplore également le manque d'attention accordée à la situation congolaise dans les médias internationaux et les agendas diplomatiques de haut niveau, malgré le bilan humain considérable du conflit, qui aurait fait des millions de morts au cours des hostilités ou pour des raisons liées à la guerre.
Human Rights Watch dénonce par ailleurs une attention internationale davantage tournée vers les ressources naturelles de la RDC que vers le sort de sa population. Selon son analyse, des puissances étrangères et des entreprises, avec la complicité de dirigeants congolais poursuivant leurs propres intérêts, continuent d'exploiter les richesses du pays. Alors que les minerais congolais contribuent à alimenter la révolution technologique et la croissance économique mondiale, les populations restent exposées à de graves violations des droits humains, sans que des mesures suffisantes soient prises pour mettre un terme à ces abus.
Face à cette situation, l'organisation appelle les dirigeants internationaux à exercer une pression significative sur les gouvernements congolais et rwandais afin qu'ils mettent fin à tout soutien aux groupes armés responsables d'exactions. Elle préconise également la mise en place, avec l'appui de partenaires internationaux, d'un programme de vérification destiné à écarter des forces de sécurité, des services de renseignement et des postes gouvernementaux les personnes impliquées dans de graves violations des droits humains.
Sur le plan judiciaire, HRW plaide pour un dispositif associant le soutien à la CPI et à son enquête en cours en RDC, le recours à la compétence universelle devant des juridictions étrangères lorsque cela est possible, le renforcement de la justice militaire congolaise, la création d'un mécanisme judiciaire internationalisé complémentaire et la mise en œuvre d'un programme global de réparations pour les victimes.
C'est dans cette perspective qu'une campagne intitulée « 30 ans de guerre, 30 ans d'impunité » a été lancée ces derniers jours à Bruxelles et à Strasbourg, avec la participation de représentants de Human Rights Watch et du docteur Denis Mukwege. Organisée lors d'événements soutenus notamment par la Fondation Panzi, la Fondation René Cassin, la ville de Bruxelles et l'Eurométropole de Strasbourg, cette initiative vise à sensibiliser davantage l'opinion internationale au conflit congolais et à mobiliser des actions concrètes pour mettre fin aux cycles de violence.
Pour Human Rights Watch, la rupture avec trois décennies d'exactions passe désormais par une volonté politique réelle de faire rendre des comptes aux responsables présumés et de garantir justice et réparations aux victimes.