Procès Philémon Yav : la "liste noire" rwandaise au cœur des débats devant la Haute Cour militaire

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Le lieutenant-général Fall Sikabwe témoignant au procès de son collègue Philémon Yav
Le lieutenant-général Fall Sikabwe témoignant au procès de son collègue Philémon Yav

Par Prosper Buhuru

L’audience de la Haute Cour militaire s’est transformée, mardi 17 février 2026, en une séquence à forte charge stratégique dans le dossier opposant le lieutenant-général Philémon Yav à l’auditeur général des FARDC, le lieutenant-général Likulia Bakumi Lucien-René. Sous la présidence du lieutenant-général Joseph Mutombo Katalay, la juridiction a recentré les débats sur un épisode diplomatico-militaire survenu en 2022, aux États-Unis.

À la barre, le lieutenant-général Sikabwe Asinda Fall, aujourd’hui directeur général d’Afridex et ancien chef d’état-major de la Force terrestre des Forces armées de la République démocratique du Congo, est venu éclairer la Cour en qualité de renseignant. Son audition faisait suite aux déclarations du lieutenant-général Constant Ndima, lequel avait affirmé qu’en marge d’une rencontre des chefs d’état-major africains, son homologue rwandais, le général Mubarakh Muganga, aurait évoqué l’intention de Kigali d’écarter certains officiers congolais jugés « extrémistes ».

Devant les juges, le général Fall a confirmé l’existence d’une liste de six officiers dont le nom du lieutenant-général Philémon Yav Irung. Selon son récit, cette séquence s’inscrivait dans un contexte tendu, marqué par les échanges bilatéraux RDC–Rwanda autour de la situation militaire à Kibumba. Avec l’aval de la hiérarchie à Kinshasa, un dialogue direct aurait été engagé et se serait prolongé toute la journée, jusqu’à aboutir à un retrait des troupes rwandaises.

C’est dans ce cadre, affirme-t-il, que le chef d’état-major des forces terrestres rwandaises aurait exigé le retrait des zones opérationnelles de six officiers congolais : les lieutenants-généraux Constant Ndima et Philémon Yav Irung, les généraux-majors Peter Cirimwami (aujourd’hui décédé) et Sylvain Ekenge, ainsi que les généraux de brigade Tshinkobo Mulamba Ghislain (décédé) et John Cinyabuuma Kamukinde. À défaut, ces officiers seraient, selon lui, « neutralisés ».

Le renseignant dit avoir immédiatement relayé cette information à la hiérarchie militaire à Kinshasa ainsi qu’au gouverneur militaire de l’époque, le général Ndima. Interrogé sur la portée de ce message, il y voit une manœuvre de déstabilisation, qu’il rapproche d’un précédent historique sous le régime de Laurent-Désiré Kabila, période durant laquelle des stratégies similaires auraient précédé une offensive contre Kinshasa.

La défense s’est saisie d’un autre élément clé du témoignage : selon le général Fall, Philémon Yav serait depuis des années perçu par Kigali comme un adversaire déterminé, notamment pour son rôle dans la défense de positions stratégiques. Une caractérisation qui, aux yeux des avocats, fragilise la thèse de l’accusation : comment un officier présenté comme « ennemi juré » du Rwanda pourrait-il être simultanément soupçonné d’en être l’allié ?

L’auditeur général Likulia Bakumi Lucien-René a opposé une lecture inverse. Pour lui, l’inscription du nom de Yav sur cette liste relèverait d’une stratégie de diversion destinée à brouiller les pistes, soutenant que l’officier poursuivi serait en réalité en connivence avec Kigali.

Pour rappel, le lieutenant-général Philémon Yav répond des chefs de trahison et d’incitation des militaires à poser des actes contraires à la loi. Il lui est notamment reproché d’avoir reçu puis dissimulé un appel attribué au général rwandais James Kabarebe, dans lequel le général-major Peter Cirimwami aurait été présenté comme un obstacle à un plan de déstabilisation de la RDC.

Le procès se poursuit désormais autour d’un nœud central : la liste évoquée en 2022 constitue-t-elle la preuve d’une hostilité ciblée contre certains officiers congolais, ou l’écran d’une stratégie plus complexe d’infiltration et de manipulation ? La réponse, attendue des juges, pèsera lourd sur l’issue de cette affaire.

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Mercredi 18 février 2026 - 10:23