Le problème congolais n’est pas le chiffre. Les géants du monde croulent sous des dettes astronomiques mais en leur propre monnaie. Les pays pauvres s’écroulent avec des dettes minuscules, mais en dollars. Tant que la RDC ne comprendra pas cette différence, chaque milliard emprunté sera une corde de plus autour de son cou.
Dans cette tribune, l’économiste Jo Sekimonyo décortique le piège dans lequel la RDC s’enferme depuis 60 ans et explique pourquoi la vraie question n’est ni le montant, ni le président, mais la monnaie et l’usage qu’on fait de la dette.
14 milliards de dollars de dette publique ? Même les plus fâchés confondent encore le poison et l’élixir
Tribune de Jo M. Sekimonyo, PhD
Chancelier de l’Université Lumumba - Économiste politique hétérodoxe
Depuis quelques jours, les réseaux sociaux débordent d’indignation. Les plateaux de télévision s’en emparent. Un intervenant apparaît devant un tableau comparatif. Trois présidents. Trois colonnes. Trois chiffres : Mobutu, Joseph Kabila, Félix Tshisekedi. Comme s’il suffisait d’aligner quelques montants de dette pour rendre un verdict économique. Mobutu aurait quitté le pouvoir avec quelques milliards de dette. Joseph Kabila serait parti avec pratiquement zéro dette publique. Félix Tshisekedi, lui, aurait déjà accumulé près de 14 milliards de dollars de dette publique. Pour beaucoup, le procès est déjà terminé. Le coupable est désigné.
Je me suis retrouvé, une fois de plus, entraîné malgré moi dans cette querelle. Les messages se sont multipliés : « Tu nous expliquais pourtant que la RDC devait s’endetter davantage. » Cette remarque, je l’entends depuis des années. Je la défendais déjà sous Joseph Kabila, à une époque où l’obsession officielle consistait à présenter la faiblesse de la dette comme une preuve de bonne gestion. Ma réponse n’a jamais changé : les pays les plus développés de la planète sont aussi, paradoxalement, les plus endettés. Ce n’est pas une contradiction. C’est un indice que la question est beaucoup plus complexe que le simple volume de dette.
C’est précisément cette polémique qui m’a fait comprendre une chose : je n’ai probablement jamais expliqué le cœur du problème. Une dette publique n’est ni bonne ni mauvaise par nature. Elle ressemble à un médicament. Entre les mains d’un médecin, elle sauve une vie. Entre les mains d’un ignorant, elle peut tuer le patient. Ce n’est pas la pilule qui décide de son destin.
Le poison et l’élixir portent parfois exactement le même nom.
Les plus endettés ne sont pas les plus fragiles
Les États-Unis affichent aujourd’hui une dette publique qui dépasse les 37 000 milliards de dollars. Pourtant, cette montagne est presque entièrement libellée en dollars américains, une monnaie que Washington contrôle souverainement. Environ 70 % de cette dette est détenue par des résidents américains ou par la Réserve fédérale. Les investisseurs étrangers n’en possèdent qu’environ 30 %. Lorsqu’un bon du Trésor arrive à échéance, le gouvernement américain rembourse dans une monnaie qu’il est seul à pouvoir créer.
Le Japon pousse cette logique encore plus loin. Sa dette dépasse largement 200 % de son PIB, ce qui ferait s’évanouir plus d’un commentateur congolais. Pourtant, plus de 90 % des obligations japonaises sont détenues par des institutions japonaises, notamment la Banque du Japon, les banques commerciales et les fonds de pension. Surtout, cette dette est intégralement libellée en yens. Tokyo ne dépend donc pratiquement pas de la bonne humeur des marchés internationaux pour refinancer son État.
La France suit une trajectoire différente, mais obéit au même principe fondamental. Sa dette est libellée en euros. Elle emprunte dans une monnaie qu’elle contribue à émettre avec ses partenaires de la zone euro. Une part importante, autour de la moitié, est effectivement détenue par des investisseurs non-résidents. Cependant, ces créanciers prêtent en euros, et non en dollars. La France ne doit donc pas courir chaque matin derrière une devise étrangère pour honorer ses obligations.
Malgré les titres catastrophistes, personne à Washington, Tokyo ou Paris ne court dans les rues en annonçant la fin du monde. Il existe un fil conducteur reliant ces trois pays. Il est presque invisible pour le grand public. Pourtant, c’est lui qui sépare les États qui vivent avec leur dette de ceux qui finissent écrasés par elle.
La monnaie des autres devient votre prison
La Zambie illustre parfaitement l’autre visage de la dette. Une grande partie de sa dette publique est libellée en dollars et autres devises étrangères. Plus de 60 % de sa dette publique est constituée de dette extérieure en devises. Les créanciers sont des gouvernements étrangers, des institutions multilatérales et des investisseurs internationaux. Lorsque les recettes d’exportation diminuent, notamment à cause de la chute des cours du cuivre, la machine se grippe. En 2020, Lusaka est devenu le premier État africain à faire défaut pendant la pandémie.
L’Argentine raconte la même histoire depuis plusieurs décennies. Les gouvernements changent. Les crises reviennent. Les défauts de paiement se succèdent. Une part importante de la dette est libellée en dollars ou indexée sur le dollar. Le pays doit donc constamment accumuler des réserves de change pour rassurer ses créanciers.
Le Sri Lanka est allé jusqu’au bout de cette logique. Une large partie de sa dette était détenue par des créanciers étrangers et libellée en devises. Lorsque le tourisme s’est effondré, que les recettes d’exportation ont diminué et que les réserves de dollars se sont évaporées, le pays n’a plus pu importer suffisamment de carburant, de médicaments ni de nourriture. La crise financière s’est transformée en crise politique.
Ils ne manquent pas de monnaie nationale. Ils manquent de dollars. Le moindre choc venu de l’extérieur peut alors les mettre à genoux.
Deux mondes. Deux dettes. Deux destins.
Mettons les chiffres côte à côte
Les États-Unis portent une dette publique d’environ 37 000 milliards de dollars. Le Japon dépasse 9 000 milliards de dollars. La France approche 3 700 milliards d’euros. Des montants qui donnent le vertige. Pourtant, les investisseurs étrangers ne détiennent qu’environ 30 % de la dette américaine, moins de 10 % de la dette japonaise et autour de 50 % de la dette française. Surtout, ces trois pays empruntent dans leur propre monnaie : le dollar, le yen et l’euro.
En face, la comparaison est presque brutale. La Zambie ne doit qu’environ 20 à 25 milliards de dollars, soit plus de mille fois moins que les États-Unis. Pourtant, plus de 60 % de cette dette est extérieure et libellée en devises étrangères. Le Sri Lanka affichait une dette publique d’environ 100 milliards de dollars avant sa crise, avec une forte dépendance envers des créanciers étrangers. L’Argentine, dont la dette dépasse 450 milliards de dollars, reste prisonnière d’obligations en dollars. Aucun de ces pays ne peut fabriquer la monnaie dans laquelle une grande partie de sa dette doit être remboursée. Le montant de leur dette est infiniment plus faible. Leur vulnérabilité est pourtant infiniment plus grande.
Simplifications pour les vieux adolescents
Imaginez deux voisins.
Le premier n’utilise que des morceaux de papier sur lesquels il écrit. Toute sa famille les accepte. Lorsqu’il manque de moyens, il écrit simplement davantage de ces papiers pour rémunérer les membres de son foyer. Personne ne lui demande des dollars pour faire le ménage dans sa propre maison.
Le second voisin refuse d’utiliser ses propres papiers. Pour faire la cuisine, laver le linge ou réparer la toiture, il paie exclusivement en dollars. Puis un jour, son employeur réduit ses heures. Les dollars cessent d’entrer. Il court chez le changeur pour emprunter des dollars. Il finit par mettre son réfrigérateur en gage, puis ses meubles, puis par louer sa maison pour trouver les dollars dont il a besoin.
La dette n’a jamais été le véritable problème. La monnaie dans laquelle elle est créée l’est.
Émettre ou contracter : comprendre la différence et ses conséquences
Lorsque les États-Unis, le Japon ou la France augmentent leur dette publique, ils émettent de nouvelles obligations dans leur propre monnaie. Leur dette est fabriquée à l’intérieur de leur propre système monétaire.
La Zambie, l’Argentine ou le Sri Lanka vivent une réalité totalement différente. Lorsqu’ils augmentent leur dette, ils doivent contracter de nouveaux emprunts en dollars ou en euros. Leur capacité d’endettement dépend moins de leur volonté que de la confiance des autres.
Le véritable débat congolais ne porte donc ni sur zéro milliard de dette sous Joseph Kabila ni sur près de quatorze milliards de dollars sous Félix Tshisekedi. Ces chiffres, à eux seuls, ne disent presque rien. La véritable question est ailleurs : la RDC émet-elle sa dette en francs congolais ou contracte-t-elle une dette dans une monnaie qu’elle ne contrôle pas ?
La véritable question n’est pas comment. Elle est pourquoi.
Les États-Unis, le Japon ou la France n’émettent pas leur dette uniquement parce qu’ils en ont la capacité. Ils l’émettent pour accroître leur capacité de production : ports, chemins de fer, universités, infrastructures construites par des entreprises nationales. L’argent circule dans l’économie nationale avant de revenir sous forme d’impôts et de croissance.
Les pays comme la Zambie ou l’Argentine suivent souvent une logique différente. Une partie importante de leur dette sert à financer les dépenses courantes ou des infrastructures réalisées par des entreprises étrangères. Une grande partie des fonds repart alors vers l’extérieur. Le pays doit ensuite trouver toujours plus de devises pour alimenter un système qui en consomme davantage qu’il n’en produit.
La différence fondamentale ne réside donc pas uniquement dans la monnaie utilisée pour emprunter. Elle réside aussi dans la finalité de la dette.
Les mauvaises questions, encore et toujours
C’est ici que le débat congolais prend une autre dimension. Notre obsession consiste trop souvent à rechercher des solutions rapides. L’opération menée par le ministre des Finances, Doudou Fwamba, sur le marché de Londres en est une illustration récente : 1,25 milliard de dollars levés. Sans même s’attarder sur le coût que cette dette représentera, la véritable question ne devrait pas être de savoir si ces fonds peuvent être levés, mais pourquoi ils doivent l’être.
Le véritable débat n’est donc pas de savoir si la RDC doit augmenter sa dette. Elle en aura besoin. La véritable question est de savoir pourquoi cette dette est contractée, ce qu’elle financera et si elle contribuera à bâtir les conditions permettant, demain, d’émettre une part croissante de notre dette en francs congolais.
La réponse est institutionnelle. Elle réside dans l’architecture monétaire, financière et productive du pays. C’est cette architecture qu’il faut moderniser afin que la RDC puisse progressivement financer une part croissante de son développement par une dette émise en francs congolais.
La dette n’est pas une politique. Elle est un instrument. Le développement dépend moins du montant de la dette que de la monnaie dans laquelle elle est émise et de l’usage qui en est fait.
Plus de soixante ans après l’indépendance, les Congolais continuent de convertir l’un des plus puissants élixirs de politique économique en poison pour leur économie nationale.