Kinshasa : De la prière aux balles, la tragédie de la marche du 16 février 1992. (Rappel historique)

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Par Patrick Kitoko 

Le 16 février 1992, des milliers d’habitants de Kinshasa descendaient pacifiquement dans les rues pour ce qu’ils avaient baptisé la « marche de l’espoir ». À l’appel du Comité laïc de coordination, une association catholique engagée, ils exigeaient la réouverture de la CNS -Conférence nationale souveraine- , suspendue quelques semaines plus tôt par le Premier ministre Nguz-a-Karl-i-Bond.

Cette journée, qui devait symboliser l’espérance d’un changement démocratique au Zaïre, nom que portait alors l’actuelle République Démocratique du Congo, s’est transformée en tragédie. La manifestation fut violemment réprimée par les forces armées.

Le bilan officiel faisait état de 13 morts. Des sources indépendantes évoquaient, elles, plusieurs dizaines, voire des centaines de victimes.

Une conférence nationale porteuse d’espoir

Ouverte le 7 février 1991 à Kinshasa, la Conférence nationale souveraine avait pour ambition de dresser un état des lieux sans complaisance de la situation politique du pays et de baliser la voie vers la démocratie et le changement social. Elle incarnait, pour une large partie de la population, l’espoir d’une transition pacifique après des décennies de régime autoritaire sous Mobutu Sese Seko.

Mais le 19 janvier 1992, dans un message radiotélévisé, le Premier ministre Nguz-a-Karl-i-Bond annonçait la fermeture de la CNS. Il justifiait sa décision par le coût jugé excessif des travaux, la surreprésentation de la province du Kasaï oriental parmi les délégués et ce qu’il considérait comme un dépassement des compétences de la conférence.

Cette suspension provoqua une onde de choc. 

Des intellectuels catholiques, bientôt rejoints par des pasteurs protestants, des organisations de la société civile et des mouvements étudiants, décidèrent d’organiser une marche pacifique pour exiger la reprise des travaux du forum.

Une mobilisation interconfessionnelle

L’appel à manifester, signé notamment par Pierre Lumbi et François Kandolo au nom du Comité laïc de coordination, fut lu dans les paroisses catholiques de la capitale. Il invitait « le peuple de Dieu et les hommes de bonne volonté » à participer à une marche destinée à « sauver la nation zaïroise ».

Le mouvement rassembla catholiques, protestants et orthodoxes. Des partis d’opposition, dont l’UDPS d’Étienne Tshisekedi, apportèrent également leur soutien.

Des points de convergence furent fixés dans plusieurs communes de la capitale, à N’Djili, Kimbaseke, Matonge, Binza Delvaux ou encore sur l’avenue Assossa. Après la messe dominicale, les fidèles devaient former des processions, bougie, rameau ou chapelet à la main, et marcher en priant vers le Palais du peuple, siège du Parlement.

La répression

Très vite, les forces de sécurité dispersèrent les cortèges. Dans plusieurs quartiers, les processions furent stoppées dès leurs premiers mètres par des tirs à balles réelles. Des manifestants se réfugièrent dans des églises, où certains furent poursuivis et violentés. Aucun groupe n’atteignit le Palais du peuple. Les affrontements firent des victimes dans plusieurs secteurs de la ville, notamment à Saint-Joseph, Yolo Kapela, Kauka, au niveau de Poids Lourds ou encore près de l’ISTA.

Le bilan exact demeure controversé.

L’archidiocèse de Kinshasa évoqua 21 morts par balle et 16 blessés graves. L’organisation La Voix des Sans Voix fit état d’au moins 35 morts et de nombreux blessés. D’autres sources avancèrent des chiffres bien plus élevés.

Un tournant politique

Pour de nombreux observateurs, la conséquence majeure de cette journée fut la réouverture de la Conférence nationale souveraine quelques mois plus tard. La mobilisation du 16 février aurait contribué à faire pression sur l’exécutif et à attirer l’attention de la communauté internationale sur la crise politique zaïroise.

Malgré son importance historique, aucune commémoration officielle n’a été instituée. Chaque année, des organisations chrétiennes et des mouvements citoyens organisent des messes ou des conférences en mémoire des victimes.

En février 2013, l’Association Entente Inter-provinciale a appelé le président Joseph Kabila et le Parlement à faire du 16 février une « Journée nationale des Martyrs de la démocratie », à l’instar du 4 janvier, consacré aux martyrs de l’indépendance.

Plus de trois décennies après les faits, la « marche de l’espoir » demeure un symbole fort de la lutte pour la démocratie en République Démocratique du Congo, et le souvenir douloureux d’une aspiration populaire étouffée dans le sang.

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Lundi 16 février 2026 - 12:33