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Entre santé publique et soupçons de lobbying : la controverse sur l’interdiction du « Mutu Rouge » embrase les kinois (Enquête)

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Deux bouteilles de la boisson interdite «Power» dit “Mutu rouge”
Deux bouteilles de la boisson interdite «Power» dit “Mutu rouge”

Par Patrick Kitoko

L’aphrodisiaque « Mutu Rouge » est-il une menace sanitaire ou la victime d’une guerre commerciale ? Depuis son interdiction par les autorités congolaises début mai, le produit divise. En cause : la présence dissimulée de sildénafil, le principe actif du Viagra, à des doses jugées dangereuses. Mais au-delà du risque médical, l’affaire révèle les failles du contrôle pharmaceutique en RDC et alimente les soupçons de manipulation.

Une molécule sous le manteau

Officiellement, la mesure est sanitaire. « La décision fait suite à la découverte d’une substance nocive pour la santé introduite clandestinement », confirme le Dr Trésor Onoya Tadiwondji, médecin généraliste à Kinshasa. Le sildénafil, autorisé uniquement sur prescription pour les troubles de l’érection, n’apparaissait pas sur l’étiquette du « Mutu Rouge ». 

Un autre médecin, qui requiert l’anonymat, va plus loin : « Dans “Mutu Rouge”, le sildénafil n’apparaît pas dans la liste des ingrédients, alors qu’il est présent à forte dose. Pour “Kifaru”, un concurrent, la notice le mentionne clairement. » L’introduction serait donc frauduleuse, échappant aux circuits de contrôle. 

Pourtant, la molécule n’est pas interdite en soi. « Le sildénafil n’est pas intrinsèquement dangereux s’il est utilisé sous contrôle médical », rappelle un cardiologue. Les effets indésirables sont souvent bénins – maux de tête, bouffées de chaleur – mais le surdosage peut provoquer des accidents cardiovasculaires graves. « Le vrai danger, c’est l’automédication et l’absence de suivi », insiste-t-il.

Deux poids, deux mesures ?

Si le risque est réel, la sélectivité de l’interdiction interroge. « D’autres produits disponibles sur le marché, comme “Kifaru”, contiennent aussi du sildénafil », relève le Dr Onoya. Faut-il alors retirer tous les produits qui en contiennent ? La question agite les réseaux sociaux, où l’argument du conflit d’intérêts prospère.

« C’est un combat entre entreprises », accuse un internaute. « L’OCC – Office congolais de contrôle – est le seul organe habilité à certifier les produits. Pourquoi le ministre de l’Économie intervient-il sans disposer de laboratoires d’analyse ? » Certains évoquent une « instrumentalisation politique » destinée à favoriser un concurrent.

Le timing alimente la défiance. Le « Mutu Rouge » circulait depuis des années. « Pourquoi ne pas avoir alerté plus tôt sur les risques ? », s’étonne un consommateur. Pendant ce temps, des milliers de Congolais ont consommé le produit sans connaître sa composition exacte.

Le dosage, nœud du problème

Plusieurs voix tentent de nuancer. « Toute substance peut devenir nocive selon le dosage », rappelle un pharmacien. Or, selon les premières analyses relayées par des professionnels de santé, la quantité de sildénafil dans le « Mutu Rouge » dépasserait « largement les normes thérapeutiques », contrairement à d’autres produits. 

La régulation des compléments et des produits dits « traditionnels » reste un angle mort. Aphrodisiaques, tisanes, poudres énergisantes : le marché parallèle prospère, souvent sans contrôle de composition. « On retrouve du sildénafil dans des préparations vendues comme naturelles, à des doses parfois dix fois supérieures à celles d’un comprimé de Viagra », alerte un toxicologue.

Un révélateur des failles du système

Au-delà du « Mutu Rouge », l’affaire expose trois fractures : la faiblesse des contrôles en amont, l’opacité des fabricants et la banalisation de l’automédication. L’OCC est débordé, les laboratoires d’analyse manquent, et les sanctions sont rares. 

Elle pose aussi la question de la responsabilité publique. Qui protège le consommateur ? Qui arbitre entre impératif sanitaire et intérêts économiques ? En RDC, où la confiance envers les institutions reste fragile, chaque interdiction peut vite passer pour un règlement de comptes.

Pour l’heure, le « Mutu Rouge » a disparu des étal[ges dans les boutiques kinoises. Mais le débat, lui, ne fait que commencer. Il dit l’urgence de renforcer la pharmacovigilance, d’imposer la transparence sur les étiquettes et d’éduquer aux risques de l’automédication. Faute de quoi, la prochaine crise ne sera qu’une question de temps.

Vendredi 8 mai 2026 - 17:46