Par Gloire Balolage
La suspension des activités académiques dans plusieurs établissements publics de Goma et de Bukavu continue de susciter des réactions dans l’opinion. Dans une tribune scientifique consacrée à cette décision, Hervé Amani, acteur de la société civile et activiste social en RDC, interroge la portée juridique, institutionnelle et sociopolitique de cette mesure, notamment dans un contexte marqué par la perte de contrôle territorial de ces deux villes par l’État congolais.
Dans son analyse, Hervé Amani estime que la décision du ministère de l’Enseignement supérieur, universitaire, de la Recherche scientifique et des Innovations (ESURSI) pose une question fondamentale : celle de savoir si la perte du contrôle d’un territoire doit également conduire à une rupture avec les populations qui y vivent. Selon lui, l’État demeure responsable de la sécurité, de la continuité de ses institutions et de la protection des citoyens, même lorsque les conditions sécuritaires rendent difficile l’exercice de son autorité.
L’activiste reconnaît toutefois que l’État peut prendre des mesures exceptionnelles lorsque la sécurité des étudiants, des enseignants, du personnel administratif ou des infrastructures universitaires n’est plus garantie. Il estime néanmoins qu’une telle décision devrait être appréciée au regard de sa proportionnalité et de ses conséquences. Pour lui, la question centrale demeure celle de la capacité de Kinshasa à préserver le lien institutionnel avec une population déjà fortement éprouvée par la guerre, plutôt que de laisser s’installer un vide.
Hervé Amani revient également sur la question des ressources issues des activités universitaires. Il relève que les établissements publics fonctionnent notamment grâce à différents frais académiques dont la répartition est encadrée par les dispositifs réglementaires de l’ESURSI.
Dans le contexte actuel, il s’interroge sur le fait que certaines ressources générées dans les établissements situés dans les zones sous contrôle de l’autorité de fait puissent bénéficier à celle-ci. Pour lui, empêcher le financement d’une autorité de fait constitue un objectif compréhensible, mais cette démarche ne devrait pas, selon son analyse, avoir pour conséquence de priver durablement les étudiants de leurs études.
La tribune insiste particulièrement sur les conséquences académiques d’une suspension prolongée. Il estime que l’interruption des activités universitaires ne supprime ni le besoin de formation supérieure ni la demande des étudiants. Ceux qui disposent de moyens pourraient se tourner vers les établissements privés ou poursuivre leurs études ailleurs, tandis que d’autres risqueraient d’abandonner leur cursus. Il évoque également le risque d’une fuite des enseignants, chercheurs et étudiants qualifiés, ainsi que la possibilité de voir progressivement apparaître un système universitaire parallèle dans les zones concernées.
Sur le plan sociopolitique, Hervé Amani met en garde contre les conséquences d’un éventuel vide institutionnel. Selon lui, une jeunesse privée d’études, de perspectives et de possibilités professionnelles dans un contexte de guerre pourrait être davantage exposée aux discours de frustration, de radicalisation et d’hostilité envers l’État. Il estime ainsi que le retrait des institutions publiques de l’espace universitaire pourrait indirectement permettre à l’autorité de fait d’occuper davantage ce terrain et de chercher à construire une nouvelle légitimité auprès de la jeunesse.
Il identifie enfin plusieurs risques qu’il invite les autorités à anticiper : la déscolarisation universitaire, la fuite des cerveaux, l’émergence d’un système éducatif parallèle, la radicalisation d’une partie de la jeunesse et l’affaiblissement du lien entre l’État et les populations de l’Est. Il considère que la continuité de l’éducation demeure un enjeu majeur dans une société confrontée à la guerre et estime que la réponse de l’État devrait être réfléchie, proportionnée et orientée vers la préservation de l’avenir de la jeunesse congolaise.
Pour rappel, le ministère de l’ESURSI a décidé de suspendre jusqu’à nouvel ordre les activités académiques dans onze établissements publics de Goma et de Bukavu. À Goma, la mesure concerne notamment l’UNIGOM, l’ISC-Goma, l’ISTM-Goma, l’ISTA-Goma et l’ISP-Goma. À Bukavu, elle touche l’UOB, l’ISC-Bukavu, l’ISTM-Bukavu, l’ISP-Bukavu, l’ISDR-Bukavu et l’ISAM-Bukavu.
La suspension porte notamment sur les inscriptions et réinscriptions, les enseignements, les évaluations et les délibérations pour l’année académique 2026-2027, avec une exception prévue pour les étudiants finalistes de l’année académique 2025-2026.