Breaking News

Projet de construction de 1 000 logements à Mukilango : pourquoi le coût est-il passé de 37,8 à 57,48 millions USD sans que les logements soient livrés ?

Catégorie
Image
Vue du site Mukilango où la construction de 1000 logements destinés au sinistrés de Matadi Kibala sont à l'abandon
Vue du site Mukilango où la construction de 1000 logements destinés au sinistrés de Matadi Kibala sont à l'abandon

Par Patrick Kitoko

Le projet devait être une réponse rapide à une catastrophe humanitaire. Trois ans après son lancement, les 1 000 logements destinés notamment aux sinistrés de Matadi-Kibala ne sont toujours pas livrés. Plus troublant encore : le coût du projet a considérablement augmenté au fil des avenants, tandis que l'exécution physique est restée très faible. Derrière les maisons inachevées de Mukilango se dessine une autre question : qui a décidé, qui a payé et qui doit aujourd'hui rendre des comptes ?

De 43 à 57,48 millions USD : le premier signal d'alerte

À l'origine, le projet de construction de 1 000 logements sociaux à Mukilango était présenté comme une opération d'urgence destinée à reloger les familles touchées par les pluies meurtrières des 12 et 13 décembre 2022 à Matadi-Kibala. Le chantier, confié à l'entreprise turque MILVEST, devait être exécuté en quelques mois. En mars 2024, l'Agence congolaise de promotion immobilière (ACOPRIM), maître d'ouvrage délégué, évoquait encore un coût d'environ 40 millions USD, comprenant non seulement les logements, mais aussi les voies d'accès, un pont définitif et les voiries intérieures. Mais les documents cités dans les rapports de contrôle et par plusieurs médias font apparaître un autre chiffre : 57,48 millions USD.

Selon le rapport du Conseil présidentiel de veille stratégique (CPVS), deux avenants signés en septembre 2023 auraient fait passer le montant du projet de 37,8 millions à 57,48 millions USD. La différence est considérable : 19,68 millions USD supplémentaires, soit une augmentation de plus de 52 % par rapport à cette base de 37,8 millions.

Si l'on retient plutôt le montant initial de 43,155 millions USD cité dans les documents relatifs au financement, l'augmentation jusqu'à 57,48 millions représente encore 14,325 millions USD supplémentaires, soit environ 33,2 %.

Dans les deux cas, une question s'impose : qu'est-ce qui justifiait une telle réévaluation du marché ?

Les avenants au centre du dossier

Un avenant n'est pas, en soi, une anomalie. Un marché public peut être modifié lorsque des circonstances prévues par la réglementation ou par le contrat le justifient. Mais dans le cas de Mukilango, les modifications contractuelles prennent une dimension particulière en raison de l'écart entre les sommes engagées et les résultats visibles sur le terrain.

Le CPVS a notamment relevé un décalage important entre l'exécution financière et l'exécution physique du projet. Des sources citées dans les différents rapports parlent d'une exécution physique de l'ordre de 13 à 16 %, alors que les montants décaissés étaient très élevés. Autrement dit : plusieurs dizaines de millions de dollars ont été mobilisées alors que les 1 000 logements promis ne sont toujours pas disponibles.

En octobre 2025, un média rapportait même que 54,05 millions USD sur les 57,48 millions prévus auraient déjà été décaissés, soit environ 94 % du montant contractuel. Cette donnée provient toutefois d'un rapport relayé par la presse et mérite d'être confrontée aux documents comptables officiels.

Où se situe la responsabilité ?

C'est ici que le dossier devient particulièrement sensible. La question n'est pas simplement de savoir si le chantier est en retard. Elle consiste à retracer toute la chaîne de décision.

Qui a arrêté le montant initial ?

Qui a choisi la procédure de passation du marché ?

Qui a négocié les conditions avec MILVEST ?

Qui a proposé les avenants ?

Qui les a validés ?

Quels travaux supplémentaires justifiaient l'augmentation du prix ?

Qui a ordonné ou autorisé les décaissements ?

Et surtout : quels contrôles ont été effectués avant le paiement des différentes tranches ?

Le rapport du CPVS, cité par plusieurs médias, met en cause des dysfonctionnements dans la contractualisation et la supervision du projet. Il pointe notamment le rôle de plusieurs structures publiques chargées du suivi et du contrôle. Mais ces constats ne suffisent pas, à eux seuls, à établir une responsabilité pénale individuelle. Seule une procédure contradictoire menée par les institutions compétentes peut déterminer s'il y a eu faute administrative, violation des règles de passation des marchés, mauvaise gestion ou éventuellement infraction.

À l'époque où le montage financier du projet et les avenants évoqués ont été conclus, Nicolas Kazadi était ministre des Finances. Plusieurs rapports et articles de presse ont depuis mis en avant son rôle dans le dossier. Certains lui attribuent directement la responsabilité de la contractualisation. L'ancien ministre a toutefois défendu sa gestion et expliqué, selon des déclarations rapportées par la presse, avoir effectué des décaissements permettant notamment le démarrage du projet.

Une autre source récente rapporte qu'il aurait indiqué avoir décaissé une vingtaine de millions sur un budget alors présenté à environ 42 millions USD. Cette divergence montre précisément pourquoi une enquête complète doit aller au-delà des accusations publiques : il faut confronter les contrats, les avenants, les ordres de paiement, les factures, les procès-verbaux de réception et les réalisations physiques.

MILVEST : un autre acteur incontournable

L'entreprise turque MILVEST occupe une place centrale dans cette affaire puisqu'elle est l'exécutante du projet. Mais elle ne saurait être considérée comme seule responsable des éventuelles irrégularités. Dans un marché public, plusieurs acteurs interviennent : l'autorité contractante, les structures techniques, les organismes de contrôle, les services financiers et l'entreprise chargée de l'exécution.

La responsabilité éventuelle de chacun doit donc être déterminée à partir de ses actes et de ses obligations contractuelles.

Les tentatives rapportées par actualite.cd pour obtenir les réactions de l'ACOPRIM, de MILVEST et du ministère de l'Urbanisme et Habitat n'ont pas abouti au moment de la publication de son enquête.

Un chantier qui continue de se dégrader

Sur le terrain, pendant que les questions financières s'accumulent, les bâtiments inachevés se dégradent. L'enquête publiée le 6 septembre 2026 par actualite.cd décrit un site pratiquement à l'arrêt, avec des engins immobilisés, des structures inachevées et des ouvriers en grève en raison de salaires impayés.

Le contraste est saisissant : des millions de dollars engagés d'un côté, des logements non livrés de l'autre. Et derrière les chiffres, il y a les familles de Matadi-Kibala.

Les bénéficiaires de ce programme n'attendaient pas un projet immobilier ordinaire. Ils attendaient une solution après avoir perdu leurs maisons dans les inondations de décembre 2022. Le projet devait donc répondre à une urgence sociale. Aujourd'hui, plusieurs années après, cette promesse reste largement non tenue.

Le dossier Mukilango pose ainsi une question qui dépasse le seul chantier de Mont-Ngafula : comment l'État congolais contrôle-t-il les grands marchés publics, particulièrement lorsque ceux-ci sont présentés comme des réponses urgentes à des catastrophes humanitaires ?

Les questions auxquelles il faut répondre

À ce stade, cinq questions méritent d'être documentées jusqu'au bout :

1. Quel était exactement le montant initial du marché et quelle était sa ventilation ?

2. Pourquoi deux avenants ont-ils porté le coût jusqu'à 57,48 millions USD ?

3. Quels travaux supplémentaires justifiaient ces augmentations ?

4. Combien d'argent a effectivement été décaissé, à quelles dates et au profit de quels bénéficiaires ?

5. Pourquoi, près de trois ans après le lancement du chantier, les 1 000 logements ne sont-ils toujours pas livrés ?

Les réponses à ces questions permettront de distinguer un simple échec de gestion d'un éventuel problème de gouvernance ou de respect des règles des marchés publics.

Pour l'instant, un constat demeure incontestable : Mukilango devait être un projet de relogement pour les sinistrés de Matadi-Kibala. Il est devenu un dossier à plusieurs dizaines de millions de dollars, marqué par des avenants, des retards et des interrogations auxquelles les responsables de la chaîne contractuelle doivent désormais apporter des réponses.

Lundi 7 septembre 2026 - 19:26