Par Patrick Kitoko
À l’occasion de la Journée mondiale des enseignants, la RDC célèbre ceux qui tiennent chaque jour les salles de classe. Mais derrière les discours sur la valorisation de la profession, la réalité demeure contrastée : rémunération encore marquée par des régularisations, conditions sociales difficiles, classes surchargées, manque de moyens pédagogiques et infrastructures insuffisantes. La gratuité a permis à des millions d’enfants d’accéder à l’école. Son prochain défi est désormais de garantir que cette massification s’accompagne d’une véritable amélioration des conditions d’enseignement et des apprentissages.
À première vue, les chiffres racontent une histoire de progrès. Des millions d’enfants supplémentaires ont franchi les portes de l’école primaire depuis la mise en œuvre de la gratuité. Le gouvernement présente cette réforme comme l’une de ses principales avancées dans le secteur éducatif. Mais derrière les statistiques d’enfants inscrits se trouve une autre réalité, moins visible : celle de l’enseignant qui doit accueillir davantage d’élèves, souvent avec des moyens limités et dans des conditions qui ne correspondent pas toujours aux ambitions affichées.
La question n’est donc plus seulement de savoir combien d’enfants vont à l’école. Elle est désormais de savoir dans quelles conditions ils y apprennent et dans quelles conditions ceux qui les encadrent travaillent.
La gratuité, une révolution qui a créé de nouvelles exigences
La suppression des frais scolaires dans le primaire a constitué un changement majeur pour de nombreuses familles congolaises. Elle a permis à davantage d’enfants, notamment ceux issus de ménages modestes, d’accéder à l’enseignement. Mais cette progression de la fréquentation scolaire a mécaniquement accru la pression sur les établissements.
Plus d’élèves nécessitent davantage de salles de classe, d’enseignants, de bancs, de manuels et de matériels didactiques. Or, dans plusieurs établissements, les capacités d’accueil ne semblent pas toujours avoir progressé au même rythme que les effectifs.
Le risque est alors de transformer une réussite en matière d’accès en une nouvelle difficulté sur le terrain : une école accessible à tous, mais dont les conditions d’apprentissage restent insuffisantes.
L’enseignant, maillon essentiel mais encore fragile
Au cœur de cette équation se trouve l’enseignant.
En mars 2026, le fichier de paie du secteur éducatif recensait plus de 700 000 agents rémunérés, dont 624 081 enseignants. Mais le bilan officiel faisait encore état de 33 938 enseignants sous-payés et de 788 n’ayant pas perçu leur prime de gratuité.
Le gouvernement a depuis engagé des opérations de régularisation et d’assainissement du fichier. Ces efforts témoignent d’une volonté de corriger les dysfonctionnements.
Mais ils posent aussi une question essentielle : combien de temps un enseignant doit-il attendre avant de bénéficier effectivement et régulièrement de l’ensemble de ses droits ? La rémunération ne constitue d’ailleurs qu’une partie du problème.
Vivre avec le salaire d’un enseignant
Derrière le bulletin de paie se trouve une famille à nourrir, des enfants à scolariser, un logement à payer, des déplacements à financer et des soins de santé à assurer. À Kinshasa particulièrement, le coût du transport peut représenter une charge importante pour les travailleurs qui parcourent quotidiennement de longues distances pour rejoindre leur établissement.
L’enseignant est donc confronté à une équation sociale complexe : comment exercer sereinement une profession exigeante lorsque les revenus doivent couvrir une multitude de besoins essentiels ?
Cette dimension sociale est fondamentale. Car valoriser le métier d’enseignant ne signifie pas seulement améliorer son traitement administratif. Cela implique également de lui permettre de vivre dignement de sa profession.
Des classes toujours plus nombreuses
L’autre conséquence de la massification scolaire est la pression exercée sur les salles de classe. Dans certaines écoles, plusieurs dizaines d’élèves peuvent se retrouver devant un même enseignant. Une telle situation complique nécessairement le suivi individuel.
Corriger les exercices, identifier les élèves en difficulté, répondre aux questions, maintenir la discipline et vérifier les acquis deviennent des tâches plus difficiles lorsque l’effectif augmente. Or, la qualité de l’enseignement repose précisément sur cette capacité à accompagner chaque apprenant.
Comment demander à un enseignant de garantir un apprentissage de qualité sans lui donner les conditions nécessaires pour suivre correctement ses élèves ?
La question des effectifs doit donc être placée au cœur de la prochaine étape de la réforme éducative.
La gratuité ne doit pas devenir synonyme de précarité
La gratuité constitue une politique publique. Elle suppose donc que les moyens nécessaires à son financement soient effectivement mobilisés. Une école gratuite pour les parents ne signifie pas une école sans coût. Il faut payer les enseignants, construire et entretenir les bâtiments, fournir les équipements, produire et distribuer les manuels, assurer l’accès à l’eau et aux sanitaires et financer le fonctionnement quotidien des établissements.
Le défi consiste dès lors à éviter que les insuffisances de financement ne se traduisent indirectement par une dégradation des conditions de travail ou par la multiplication des contributions informelles.
La gratuité doit être financée, organisée et contrôlée, faute de quoi le risque est de créer un décalage entre le principe proclamé et l’expérience vécue dans certaines écoles.
L’autre bataille : la qualité des apprentissages
Après avoir rendu l’école plus accessible, la RDC doit désormais gagner la bataille de la qualité. Car inscrire un enfant à l’école ne garantit pas automatiquement qu’il y apprend correctement.
La qualité dépend de plusieurs facteurs : qualification et formation continue des enseignants, disponibilité des manuels, taille des classes, temps consacré aux apprentissages, infrastructures, suivi pédagogique et environnement familial et social.
Le ministère de l’Éducation met d’ailleurs en avant la formation et l’accompagnement de carrière des enseignants parmi les priorités de la réforme. Cette évolution est essentielle. Le métier change et les exigences augmentent. L’enseignant doit désormais composer avec de nouveaux outils, notamment numériques, tout en continuant à transmettre les fondamentaux.
Des promesses à la réalité
La Journée mondiale des enseignants offre ainsi l’occasion de regarder au-delà des cérémonies. Les engagements sont nombreux : améliorer la rémunération, régulariser les situations administratives, renforcer la formation, construire des infrastructures et améliorer la qualité de l’éducation. Des avancées existent. Mais les difficultés encore recensées montrent que le chantier reste considérable.
Le véritable indicateur de réussite ne sera donc pas uniquement le nombre de textes adoptés ou de promesses formulées. Il sera visible dans la salle de classe. Il se mesurera à l’état des bâtiments, au nombre d’élèves par classe, à la disponibilité des manuels, à la régularité du salaire, à la situation sociale de l’enseignant et surtout aux connaissances réellement acquises par l’élève.
L’après-gratuité : faire de l’école gratuite une école de qualité
La RDC se trouve aujourd’hui face à une nouvelle étape. Après avoir travaillé à rendre l’école primaire plus accessible, elle doit désormais consolider le système pour que la gratuité ne soit pas seulement une politique d’accès, mais un véritable levier de transformation sociale.
Cela passe nécessairement par l’enseignant. Un enseignant mieux rémunéré, mieux formé, mieux équipé et socialement mieux protégé dispose de meilleures conditions pour exercer correctement son métier.
À l’inverse, une profession fragilisée risque de compromettre les ambitions d’un système éducatif en pleine expansion.
À ce jour, le défi de la RDC n’est donc plus seulement d’ouvrir les portes de l’école. Il est de faire en sorte que, derrière ces portes, chaque enfant trouve un enseignant qui dispose des moyens de lui transmettre réellement les savoirs dont il aura besoin pour construire son avenir.