Par Patrick Kitoko
Trottoirs transformés en étals, chaussées rétrécies par des vendeurs, espaces verts grignotés par le commerce: à Kinshasa, l’occupation anarchique des espaces publics est devenue le quotidien. Un phénomène qui interpelle autant les autorités que les habitants.
Pour Fiston Ilangi Ndeke, urbaniste et enseignant-chercheur à l’Institut supérieur d’architecture et d’urbanisme de Kinshasa, ISAU, ce problème ne se résume pas à l’incivisme. "C’est la combinaison d’un déficit d’équipements, de la pauvreté et d’un manque de planification urbaine", explique-t-il à Opinion-Info.cd.
Des causes économiques et structurelles
Première cause: le manque de marchés et d’espaces commerciaux de proximité. Dans plusieurs quartiers en pleine expansion démographique, l’offre reste largement insuffisante. Faute de mieux, les commerçants s’installent là où passe la clientèle: aux carrefours, devant les écoles, le long des avenues et aux arrêts de bus.
Deuxième cause: la précarité. Dans un contexte de chômage élevé et de faibles revenus, le petit commerce informel est souvent la seule source de revenus pour de nombreuses familles. Vendre des denrées alimentaires, des habits ou des accessoires sur un trottoir ne nécessite aucun capital de départ.
"Un espace public vacant, non aménagé ou mal contrôlé devient automatiquement vulnérable. Une réserve foncière qui n’est pas valorisée finit toujours par être occupée", analyse l’urbaniste.
Un coût élevé pour la ville
Si les raisons économiques sont compréhensibles, les conséquences sur la ville sont lourdes. L’espace public a une fonction: assurer la circulation, la sécurité, le drainage et le cadre de vie.
Son occupation abusive entraîne: des embouteillages, l’insécurité pour les piétons contraints de marcher sur la chaussée, l’obstruction des caniveaux à l’origine des inondations, la dégradation de l’hygiène et la détérioration du cadre urbain.
"La liberté d’entreprendre ne doit pas se transformer en droit d’occuper anarchiquement l’espace public. Il faut renforcer l’éducation à l’urbanité et la responsabilité citoyenne", insiste Fiston Ilangi Ndeke.
Au-delà du déguerpissement: la piste des solutions
Les opérations de déguerpissement se multiplient. Mais sans alternative, elles déplacent simplement le problème d’un quartier à un autre.
Pour l’urbaniste, la réponse doit être globale et reposer sur 6 axes: Planifier, Aménager, Sensibiliser, Accompagner, Contrôler et Sanctionner
Il s’agit de planifier pour anticiper les besoins, d’aménager des marchés accessibles et abordables, de sensibiliser à une culture urbaine, d’accompagner les vendeurs vers des espaces réglementés, de contrôler pour prévenir, et enfin de sanctionner en dernier recours.
"Une ville bien planifiée ne doit pas seulement dire aux gens où ils n’ont pas le droit de s’installer. Elle doit aussi leur offrir des espaces où ils peuvent travailler dignement", conclut l’urbaniste.
L’occupation anarchique des espaces publics à Kinshasa apparaît comme le symptôme d’un déséquilibre plus profond. La solution ne peut donc être uniquement répressive. Elle passe par plus d’équipements, plus d’emplois, une meilleure planification urbaine et une plus grande responsabilité partagée entre l’État et les citoyens.