Considérer le 30 juin 1960 comme l’unique moment fondateur de l’indépendance revient à isoler un événement de la séquence politique qui lui a donné naissance. Une telle lecture transforme un processus historique complexe en une simple commémoration calendaire. L’indépendance du Congo n’est pas née d’un acte soudain ni d’une décision unilatérale de la Belgique.
Le 27 janvier 1960, la Belgique se voit contrainte de renoncer à son projet de transition progressive et accepte le principe d’une indépendance rapide. À partir de cette décision, chaque étape acquiert une importance particulière : les élections de mai, les négociations sur la formation du gouvernement, la crise du 17 juin, puis le revirement du 21 juin constituent autant de séquences qui conduisent à l’élection du président de la République le 27 juin.
Détacher le 30 juin de cette chronologie conduit à une lecture incomplète d’une longue saga. En conséquence, cette approche finit par associer à cette date des émotions qui ne correspondent ni au déroulement des événements ni à sa véritable portée historique.
L’affront et le sabre
Le 29 juin 1960, à la veille de l’indépendance, alors que le roi Baudouin Ier traverse Léopoldville dans une voiture décapotable aux côtés du président élu Joseph Kasa-Vubu, un jeune Congolais, Ambroise Boimbo, s’empare du sabre d’apparat du souverain. La scène, immortalisée par le photographe allemand Robert Lebeck, fera le tour du monde et deviendra l’une des images les plus emblématiques de la décolonisation africaine.
Cet épisode intervient quelques jours après la crise politique du 17 juin. En rétablissant Patrice Lumumba comme formateur du gouvernement le 21 juin, la Couronne belge contribue à éviter une impasse institutionnelle à la veille de l’indépendance. Baudouin arrive ainsi à Léopoldville convaincu que la monarchie a sauvé la transition congolaise. À ses yeux, l’indépendance est l’aboutissement d’un processus que la Belgique a su préserver et conduire jusqu’à son terme. Cette conviction imprègne naturellement son discours du 30 juin, dans lequel il célèbre l’œuvre coloniale et présente l’indépendance comme l’aboutissement de la mission de la Belgique au Congo.
Prenant la parole alors que son discours ne figurait pas au programme officiel, Patrice Emery Lumumba rappelle les humiliations, les violences, le travail forcé et les discriminations qui ont marqué la colonisation belge. Il ne conteste pas seulement le discours du roi : il rejette l’idée même que l’indépendance serait le fruit de la bienveillance de la Belgique et refuse à Baudouin le rôle de bienfaiteur qu’il s’attribue. Le discours de Lumumba est alors reçu non seulement comme une contradiction politique, mais également comme un affront personnel par un souverain convaincu d’avoir personnellement rendu possible son accession à la primature, alors que beaucoup, en Belgique, s’y opposaient.
Le geste d’Ambroise Boimbo donne dès lors au discours de Lumumba une portée encore plus considérable. L’affront symbolique du 29 juin est suivi, le lendemain, d’un affront politique. Après avoir vu son autorité symboliquement remise en cause par le vol de son sabre, Baudouin assiste à la remise en cause publique de la légitimité morale de l’œuvre coloniale qu’il était venu célébrer. Les deux épisodes forment une même séquence historique. Le premier annonce le second. Ensemble, ils révèlent toute la frustration du roi belge face à un récit national congolais qui échappe désormais au contrôle de la Belgique.
Soixante-six ans plus tard, cette séquence demeure pourtant incomplètement comprise. Ambroise Boimbo incarnait spontanément le sentiment populaire. Le lendemain, Patrice Lumumba donnait à cette même aspiration son expression politique devant le monde. La mémoire nationale a retenu le discours de Lumumba, mais a entièrement oublié le geste de Boimbo, mort dans l’anonymat et enseveli dans l’oubli. Cette mémoire sélective continue d’imprégner la conscience collective et d’influencer la manière dont le 30 juin est encore compris, ressenti et célébré.
Pourquoi le 30 juin ?
Le choix du 30 juin 1960 ne répond pas uniquement à des considérations politiques. Il obéit également à une logique administrative et financière. Dans l’organisation budgétaire de la Belgique, le 30 juin marque la fin du premier semestre de l’exercice fiscal. Cette date permet à l’administration coloniale de clôturer ses comptes, d’arrêter les écritures budgétaires et de transférer la gestion financière au nouvel État congolais à compter du 1er juillet. Ce choix évite de fractionner un exercice budgétaire en cours et facilite le transfert des responsabilités administratives.
Cette contrainte administrative résulte elle-même d’un compromis politique. La Belgique envisageait initialement une transition étalée sur plusieurs années afin d’organiser progressivement son retrait politique, administratif et économique. Les dirigeants congolais rejetèrent cette proposition et imposèrent une indépendance rapide. Le 30 juin s’imposa alors non parce qu’il constituait la date politiquement idéale, mais parce qu’il permettait à la Belgique de concilier les exigences d’une transition accélérée avec les impératifs de son calendrier budgétaire et administratif.
Le choix du 30 juin rappelle ainsi que la naissance de la République ne fut pas uniquement le produit d’une négociation politique : elle fut encadrée par les contraintes administratives et financières de la puissance coloniale.
Cinq mois, le temps de piller et de présenter la facture
Le récit officiel présente souvent les cinq mois qui séparent la Table ronde du 30 juin comme le temps nécessaire pour organiser les élections, mettre en place les institutions et préparer l’indépendance. Cette lecture occulte une réalité beaucoup moins avouable.
Dans les mois qui précèdent le transfert de souveraineté, pendant que l’attention se concentre sur la transition politique, le gouvernement belge organise le démantèlement financier de la colonie. La majeure partie des réserves d’or et des avoirs en devises du Congo est légalement transférée des comptes de la Banque centrale du Congo belge et du Ruanda-Urundi vers des institutions financières belges. Au même moment, Bruxelles liquide une part importante des participations que l’État colonial détenait dans les sociétés minières. Au lieu d’être transférés au nouvel État congolais, ces actifs sont versés dans un fonds commun placé sous contrôle belge. Le Congo accède ainsi à l’indépendance avec une Banque centrale vidée de l’essentiel de ses réserves et une nouvelle monnaie privée des actifs qui auraient dû en garantir la crédibilité.
À cette perte d’actifs s’ajoute le piège de la dette coloniale. Pendant des décennies, la Belgique contracte d’importants emprunts au nom du Congo. Une partie de ces ressources finance des infrastructures coloniales destinées à l’extraction et à l’exportation des richesses du pays. Mais une part importante de ces emprunts est mobilisée au profit de la métropole belge, contribuant davantage à son propre développement économique qu’à celui du Congo. Au moment de l’indépendance, Bruxelles refuse pourtant d’en assumer seule le coût et obtient que le nouvel État congolais reprenne une part importante de cette dette. Le Congo hérite ainsi d’obligations financières qu’il n’a ni librement contractées ni principalement utilisées pour son propre développement.
Le 1er juillet 1960, la République du Congo devient juridiquement souveraine. Financièrement, elle commence pourtant son existence avec un patrimoine amputé, une lourde dette et un PIB par habitant d’à peine 66 dollars, soit environ 700 dollars en valeur actuelle. À la même date, le PIB par habitant de la Belgique atteint près de 1 274 dollars, soit environ 13 600 dollars d’aujourd’hui. En quittant le Congo, la puissance coloniale laisse derrière elle une population dont le revenu moyen est près de vingt fois inférieur à celui de ses propres citoyens.
Il est clair que les cinq mois qui précèdent le 30 juin ont constitué la dernière phase d’une vaste opération de prédation économique. Bruxelles quitte le Congo avec une partie de son patrimoine et lui laisse la facture de la colonisation.
La suite s’écrira comme on pouvait le craindre
Fidèle à son caractère, dans les tout premiers jours de juillet, le gouvernement de Patrice Lumumba conteste la légitimité de l’énorme dette coloniale imposée au Congo, soutenant que les emprunts contractés pour financer les infrastructures d’extraction ne constituent pas une obligation souveraine. Le gouvernement entreprend de suspendre le service de cette dette et cherche à restructurer les accords financiers afin de distinguer les obligations relevant du nouvel État congolais de la dette impériale belge. Parallèlement, il lance une vaste campagne visant à récupérer les actifs de la Banque centrale, exigeant le transfert de Bruxelles vers Léopoldville des réserves d’or, des avoirs en devises et des portefeuilles d’actions, y compris les participations détenues dans les principaux monopoles miniers.
Pour briser l’étau financier et répondre au démantèlement du Trésor public, Lumumba entend utiliser les richesses minières du pays comme levier, menaçant de nationaliser les concessions minières détenues par des intérêts occidentaux qui échappent largement au Trésor congolais. Après le refus des institutions occidentales d’accorder des prêts d’urgence, le gouvernement recherche une assistance financière indépendante auprès des pays non alignés et de l’Union soviétique. Cette politique menace directement les intérêts économiques belges en remettant en cause les fondements mêmes de l’ordre économique hérité de la colonisation.
Cette contre-offensive est brutalement interrompue avant même d’avoir pu produire ses effets. Constatant que la politique financière de Lumumba menace de rompre le lien de dépendance économique qui les unit au Congo, les intérêts belges et leurs alliés occidentaux accélèrent rapidement la crise. Quelques jours seulement après le début du mois de juillet, la Belgique soutient la sécession immédiate du Katanga, riche en ressources minières. Par cette manœuvre stratégique, les puissances coloniales parviennent, du jour au lendemain, à priver le gouvernement de Lumumba d’environ 70 % des recettes fiscales intérieures du pays. Elles paralysent ainsi financièrement le pouvoir central et préparent le terrain au coup d’État politique qui suivra.
Tout était une question d’économie politique
Concentrer toute la mémoire nationale sur le seul 30 juin 1960 constitue un dangereux raccourci historique. Il efface les mois qui l’ont précédé, les mécanismes qui l’ont rendu possible et les pièges qui ont immédiatement compromis la souveraineté de la jeune République. Voilà qu’une nation entière se tourne, ce jour-là, vers les institutions religieuses, qui furent pourtant les pièces maîtresses du contrôle politique, culturel et affectif pendant toute la période coloniale.
Le choix du 30 juin, le transfert des actifs financiers, l’imposition de la dette coloniale, le geste d’Ambroise Boimbo, la confrontation entre Baudouin et Lumumba, la sécession du Katanga, jusqu’au destin du gouvernement congolais, répondent à une même logique. La véritable lutte ne portait pas seulement sur le contrôle des institutions politiques : elle se jouait tout autant dans la rue que dans les institutions, tout autant dans les symboles que dans les décisions économiques. Elle portait avant tout sur le contrôle de la monnaie, des richesses, des ressources naturelles, des recettes publiques et des instruments financiers de l’État.
L’indépendance politique fut proclamée. L’indépendance économique fut immédiatement truquée. Patrice Lumumba le comprend dès les premiers jours de juillet lorsqu’il entreprend de récupérer les réserves de la Banque centrale, de contester la dette coloniale et de reprendre le contrôle des richesses minières. C’est précisément à cet instant qu’il révèle toute l’étendue de la menace qu’il représente. Il démontre qu’il est un véritable monstre de l’économie politique, bien au-delà des primitifs calculs politiciens qui caractérisaient les élites de son époque et, sans aucune réserve, j’ajouterais, de celles d’aujourd’hui.
Analyser le sabotage financier et les manipulations politiques qui ont compromis la naissance de la République, puis en débattre, constitue une étape indispensable pour redonner à l’indépendance son véritable sens. La véritable indépendance ne consiste pas seulement à reprendre le sabre du roi : elle exige aussi de récupérer les richesses confisquées du Congo et de rétablir la vérité historique.
Ce retard de compréhension n’a pourtant rien d’étonnant. Lorsqu’un ministère de la Communication et des Médias se conçoit avant tout comme un ministère de la propagande et du contrôle de la pensée, et qu’un écosystème médiatique tout entier finit par se plier à cette logique et à se façonner pour s’y conformer, la mémoire nationale elle-même devient un objet de fabrication.
Tout était une question d’économie politique. Soixante-six ans plus tard, tout demeure une question d’économie politique. En continuant de célébrer la mauvaise date de la mauvaise manière, la nation démontre qu’elle n’a pas encore pleinement saisi la véritable nature du problème. Un problème mal compris conduit nécessairement à une mauvaise solution. Une mauvaise lecture de l’indépendance ne peut produire qu’une mauvaise lecture de son avenir.
Jo M. Sekimonyo, PhD, Chancelier de l’Université Lumumba, Économiste politique hétérodoxe