Par Gilbert MUHIKA/Analyste politique.
Il existe des parcours que lon raconte. Et il en existe dautres que lon devrait enseigner. Celui de Jean Nyembo Shabani, né le 5 août 1937 et qui vient de nous quitter ce vendredi 21 août 2026 à Kinshasa, appartient à cette seconde catégorie. Non parce quil aurait simplement occupé de nombreuses fonctions au sommet de lÉtat, mais parce que son itinéraire rappelle une vérité que les générations nouvelles ne doivent jamais perdre de vue : avant dambitionner de diriger, il faut se préparer à servir.
Économiste de formation, diplômé de lUniversité de Louvain, Jean Nyembo Shabani entre très tôt dans les affaires publiques. En 1964, il est conseiller économique auprès du premier ministre Moïse Tshombe. Mais son parcours ne sera pas celui dune ascension politique linéaire. Lhistoire le conduit en Belgique, où il approfondit sa formation et consacre plusieurs années à la recherche universitaire.
Son doctorat en économie, consacré à « Lindustrie du cuivre dans le monde et le progrès économique du Copperbelt africain », est déjà révélateur de lhomme et de sa vision. Il ne choisit pas un sujet éloigné des préoccupations de son pays. Il étudie le cuivre, lindustrie, le développement et cette immense région minière africaine dont dépendait largement lavenir économique du Zaïre.
Autrement dit, avant de gérer léconomie de son pays, il avait pris le temps de létudier. Et cette distinction est essentielle.
Non sans raison, car à une époque où la fonction publique peut parfois apparaître comme un raccourci vers le statut social, le parcours de Jean Nyembo Shabani rappelle que la responsabilité publique devrait être laboutissement dune préparation, dune compétence et dune connaissance approfondie des dossiers.
Professeur à la Faculté des sciences économiques de lUniversité de Louvain, il acquiert également une expérience internationale, notamment à lONUDI à Vienne. Ainsi, lorsquil revient au pays et accède aux responsabilités gouvernementales, il narrive pas seulement avec des ambitions, il arrive avec un savoir.
Le 23 février 1977, il est nommé Commissaire dÉtat à lÉconomie nationale et à lIndustrie. Lune des premières initiatives associées à son passage est la création du Fonds de convention de développement, préfiguration de ce qui deviendra plus tard le Fonds de promotion de lindustrie.
Ce détail est important : il révèle une conception de lÉtat qui ne se limite pas à administrer le présent, mais cherche à construire des instruments capables de financer lavenir.
La suite de son parcours impressionne par son ampleur : Commissaire dÉtat au Portefeuille, de nouveau à lÉconomie, à lAgriculture, au Développement rural ; membre du Bureau politique du MPR ; responsable de lÉconomie, de lIndustrie et du Commerce extérieur ; de lAgriculture et du Développement rural ; puis du Commerce extérieur.
En avril 1985, il est appelé à la tête de la GECAMINES HOLDING comme Président-Délégué Général. Là encore, le symbole est puissant : léconomiste qui avait consacré ses recherches universitaires au cuivre et au développement du Copperbelt africain se retrouve, des années plus tard, aux commandes de l'entreprise située au cur de cette problématique.
À partir de 1987, il exerce successivement des responsabilités de premier plan : Finances et Budget, Économie et Industrie, Vice-Primature chargée des secteurs économiques et financiers, puis Agriculture.
Enfin, de mars 1991 au 2 avril 1993, il assume les fonctions de Gouverneur de la Banque Centrale du Zaïre, dans une période particulièrement difficile de l'histoire économique, monétaire et politique du pays.
Ainsi se dessine un parcours exceptionnel : université, recherche, enseignement, organisation internationale, gouvernement, entreprise minière stratégique, finances publiques, économie nationale et banque centrale.
Peu de trajectoires professionnelles réunissent avec une telle densité autant de dimensions de la vie économique dun État.
Mais le véritable hommage à Jean Nyembo Shabani ne consiste pas à aligner les fonctions quil a occupées. Il consiste à comprendre ce qu'elles disent à la jeunesse congolaise :
- Elles disent quun jeune Congolais peut partir de luniversité et atteindre les plus hautes responsabilités de son pays par la maîtrise dun domaine. Elles disent quun diplôme ne doit pas seulement servir à rechercher un emploi : il doit permettre de développer une expertise.
- Elles disent que lon peut consacrer plusieurs années à étudier un secteur avant de prétendre le diriger.
- Elles disent surtout que la compétence précède normalement la fonction, et non linverse.
Voilà peut-être la plus grande leçon de Jean Nyembo Shabani.
Notre jeunesse doit retrouver cette ambition-là : non pas seulement vouloir devenir ministre, gouverneur, directeur général ou conseiller, mais se demander dabord : « Dans quel domaine serai-je suffisamment compétent pour que mon pays ait un jour besoin de moi ? »
Cette question change tout. Elle transforme l'ambition personnelle en projet de compétence. Elle oblige à lire, à étudier, à travailler, à voyager lorsque cela est possible, à apprendre des autres nations, à maîtriser les langues, les chiffres, les institutions et les réalités économiques de son propre pays.
Jean Nyembo Shabani appartient à une génération qui avait compris que le Congo, avec ses ressources immenses, ne pouvait durablement défendre ses intérêts que sil disposait lui-même de femmes et dhommes capables de comprendre les mécanismes complexes de léconomie mondiale.
Les ressources naturelles ne remplacent jamais les ressources humaines. Un pays peut posséder du cuivre, du cobalt, de lor, du diamant, du pétrole et des terres agricoles extraordinaires ; sil ne forme pas des femmes et des hommes capables de négocier, dadministrer, de transformer et de protéger ces richesses, dautres le feront à sa place et souvent selon leurs propres intérêts.
Cest pourquoi rendre hommage à Jean Nyembo Shabani aujourdhui dépasse la célébration dun homme. Cest rappeler une certaine idée de lélite congolaise :
Une élite qui étudie avant de décider ; Une élite qui maîtrise ses dossiers avant de parler ; Une élite capable de dialoguer avec le monde sans complexe ; Une élite qui comprend les richesses du Congo et sait les inscrire dans une vision de développement ; Une élite pour laquelle servir lÉtat constitue une responsabilité avant dêtre un privilège.
À la jeunesse congolaise qui cherche des modèles, son parcours adresse donc un message simple : Ne convoitez pas seulement les fonctions quont occupées les grands hommes. Convoitez dabord la préparation qui leur a permis de les assumer.
Car les titres disparaissent. Les gouvernements passent. Les fonctions prennent fin. Mais la compétence acquise, les institutions bâties, les idées transmises et lexemple laissé aux générations suivantes constituent une autre forme de pouvoir : celle que le temps ne révoque pas.
Jean Nyembo Shabani aura été professeur, économiste, dirigeant dentreprise publique, Commissaire dÉtat, ministre, Vice-Premier ministre et Gouverneur de Banque centrale. Mais derrière tous ces titres demeure peut-être une qualification plus importante encore : un homme préparé pour servir son pays.
Et si son parcours devait aujourdhui susciter une « convoitise », souhaitons que ce soit celle-là : la convoitise du savoir, de lexcellence, de la compétence et du service de la République.
Cest ainsi que les grandes carrières cessent dêtre de simples souvenirs. Elles deviennent des écoles pour les générations qui viennent.