20 août : Journée mondiale du moustique. Pendant plus de dix ans, j’ai travaillé sur des campagnes de lutte contre le paludisme. PNUD/Fonds mondial de lutte contre le sida, le paludisme et la tuberculose, ASF/PSI, SANRU … Des institutions différentes, des projets différents, des contextes différents. Mais une même préoccupation : faire de la communication un véritable outil de santé publique.
À cette époque, je pensais connaître le paludisme. Je connaissais ses chiffres. Je connaissais les messages de prévention. Je connaissais les publics cibles. Je connaissais les supports. Je savais comment construire une campagne, choisir un canal, travailler un message, organiser une diffusion.
Puis le terrain m’a appris autre chose. Il m’a appris que le paludisme ne se rencontre pas dans les documents de projet. Il se rencontre dans les vies. Il se rencontre dans une maison où une mère veille toute la nuit sur son enfant fiévreux. Dans une famille qui doit choisir entre plusieurs dépenses urgentes. Dans un quartier où les eaux stagnantes font partie du paysage quotidien. Dans une communauté où certaines explications de la maladie sont très éloignées de celles que nous portons dans nos campagnes.
C’est là que j’ai compris que derrière notre expression si familière de « population cible », il y avait en réalité des personnes qui n’attendaient pas nécessairement de nous un message supplémentaire.
Elles vivaient déjà avec le problème.
Le paradoxe des campagnes
Ce qui m’a le plus interpellée au fil des années, c’est ce paradoxe : nous pouvions parfaitement expliquer le paludisme sans nécessairement parvenir à modifier la manière dont il était vécu.
Et cette nuance est fondamentale.
Parce qu’une campagne peut être techniquement excellente et pourtant rencontrer une réalité qui lui résiste.
Nous arrivons avec nos messages. Les communautés, elles, arrivent avec leur histoire. Nous arrivons avec nos recommandations. Elles arrivent avec leurs habitudes. Nous arrivons avec nos objectifs. Elles arrivent avec leurs priorités.
C’est dans cet espace de rencontre, parfois de confrontation, que se joue une grande partie de l’efficacité d’une communication de santé.
Ce que les années de terrain m’ont laissé
Je ne retiens pas seulement les campagnes réussies. Je retiens aussi les questions qu’elles ont laissées derrière elles.
Pourquoi certaines personnes adhèrent-elles immédiatement à un message alors que d’autres le rejettent ? Pourquoi un comportement que nous considérons comme évident ne l’est-il pas forcément pour celui auquel nous nous adressons ? Pourquoi certaines campagnes restent-elles dans la mémoire tandis que d’autres disparaissent quelques jours après leur diffusion ?
Ces questions m’ont progressivement amenée à regarder la communication autrement. Pas comme une simple mécanique de transmission. Mais comme un espace où se rencontrent des savoirs, des expériences, des croyances et des rapports de confiance.
Aujourd’hui, le moustique me rappelle une chose
Le 20 août, nous reparlons du moustique. Mais après toutes ces années, ce qui m’intéresse n’est plus seulement l’insecte. Ce qui m’intéresse, c’est ce que nous faisons, collectivement, face à ce qu’il représente.
Parce que nous disposons aujourd’hui de connaissances considérables sur le paludisme. Nous disposons de stratégies. Nous disposons d’outils. Nous disposons de campagnes. Et pourtant, le paludisme continue de prendre des vies.
Alors peut-être devons-nous avoir le courage de poser une question différente : Et si le problème n’était pas toujours de savoir quoi dire, mais de comprendre pourquoi ce que nous disons ne produit pas toujours l’effet que nous espérons ?
Cette question ne remet pas en cause les efforts accomplis. Elle nous invite simplement à aller plus loin. C’est probablement l’une des leçons les plus importantes que mes années de communication en santé m’ont enseignées.
Une campagne ne commence pas lorsqu’un message est diffusé. Elle commence bien avant : au moment où nous acceptons de comprendre la réalité de ceux à qui nous voulons parler. Et elle ne se termine pas lorsque le dernier spot passe à la télévision. Elle se termine lorsque quelque chose, quelque part, a réellement bougé. C’est peut-être cela, finalement, que le moustique m’a appris.
La santé publique se construit avec des outils. Mais elle se gagne avec une compréhension profonde des personnes.
Mireille Lusiense Zena, Experte en Sciences de l’Information et de la Communication