Par Serge Mavungu
La République démocratique du Congo doit accélérer la professionnalisation du travail social à travers la création d’un Ordre national des travailleurs sociaux. C’est le plaidoyer porté par Clarisse Phola Tedika, juriste, experte en travail social.
Dans une réflexion consacrée à la profession, elle estime que les travailleurs sociaux occupent une place essentielle dans la réponse aux multiples crises qui affectent la RDC, notamment les conflits armés, les déplacements de populations, les épidémies, la pauvreté, les violences basées sur le genre et les différentes formes de vulnérabilité sociale.
Selon elle, les travailleurs sociaux interviennent auprès des enfants séparés de leurs familles, des survivants de violences sexuelles, des enfants en conflit avec la loi, des familles vulnérables, des personnes vivant avec un handicap ou encore des personnes âgées. Ils sont également mobilisés dans les zones touchées par les conflits et lors des crises sanitaires.
Une profession à mieux encadrer
Pour Clarisse Phola Tedika, l’importance de ces interventions contraste avec l’absence d’un cadre professionnel suffisamment structurant. Elle relève notamment l’absence d’un ordre professionnel, d’un code de déontologie opposable ainsi que de mécanismes permettant de réguler, certifier et protéger l’exercice de la profession.
Cette situation, estime-t-elle, peut favoriser l’utilisation abusive du titre de « travailleur social » par des personnes ne disposant pas nécessairement de la formation ou des compétences requises. Une pratique qui, selon elle, expose les populations vulnérables à des interventions inadéquates et prive les professionnels qualifiés d’une reconnaissance institutionnelle à la hauteur de leur mission.
C’est dans cette perspective qu’elle défend depuis plusieurs années le projet de création de l’Ordre national des travailleurs sociaux de la RDC (ONTS-RDC).
Pour l’experte, cette initiative ne devrait pas être considérée comme une simple revendication corporatiste. Elle relève plutôt d’un enjeu de protection sociale, de santé publique, d’éducation, de droits humains, de renforcement des familles et de bonne gouvernance.
Réglementer et professionnaliser le secteur
La mise en place de l’ONTS-RDC permettrait notamment, selon elle, de réglementer l’exercice du travail social en déterminant les conditions de formation, d’accès et de pratique de la profession sur l’ensemble du territoire national.
Elle estime également qu’un tel ordre pourrait contribuer à garantir la qualité des interventions auprès des populations vulnérables grâce à l’adoption d’un code de déontologie et à la mise en place d’un mécanisme disciplinaire.
La structure aurait aussi pour vocation de mieux protéger les travailleurs sociaux, souvent appelés à exercer dans des environnements difficiles et parfois à risque, tout en renforçant la crédibilité de la profession auprès des partenaires internationaux.
Cette vision rejoint, sur un autre registre, la nécessité régulièrement exprimée de renforcer la présence et les capacités des travailleurs sociaux en RDC. En 2024, le ministère des Affaires sociales avait notamment souligné le besoin urgent de travailleurs sociaux, au regard de l’étendue de leur champ d’intervention.
Un appel aux autorités et aux partenaires
La création de l’Ordre national des travailleurs sociaux nécessiterait, d’après Clarisse Phola Tedika, l’adoption d’un cadre légal, l’installation d’organes de gouvernance, l’élaboration d’un code de déontologie ainsi que la mise en place d’un dispositif opérationnel couvrant l’ensemble du pays.
Elle appelle ainsi à l’implication du ministère des Affaires sociales, Actions humanitaires et Solidarité nationale, qu’elle considère comme le ministère de tutelle naturel de cette réforme.
Son appel s’adresse également aux ministères sectoriels concernés, notamment ceux de la Santé, de la Justice, du Genre, de l’Enfance, de l’Intérieur et de l’Enseignement supérieur, ainsi qu’aux partenaires techniques et financiers intervenant dans la protection sociale, la santé, l’action humanitaire et les droits humains.
« Investir dans le travail social, c’est investir dans la dignité »
Pour Clarisse Phola Tedika, la professionnalisation du travail social constitue également un investissement dans la stabilité sociale du pays.
Elle considère qu’aucune paix durable ne peut être construite sans un tissu social solide et des professionnels suffisamment formés, encadrés et protégés pour répondre aux besoins des communautés.
Elle appelle ainsi les autorités congolaises et leurs partenaires à soutenir avec détermination la création de l’ONTS-RDC, estimant que la population, confrontée à des crises et vulnérabilités multiples, a besoin d’un système de protection sociale porté par des professionnels reconnus et correctement encadrés.
Pour cette juriste et experte en travail social, le moment est venu pour le travail social congolais de franchir une nouvelle étape dans sa professionnalisation. Un enjeu qui, selon elle, concerne à la fois la protection des populations les plus fragiles et la reconnaissance de celles et ceux qui œuvrent quotidiennement au service de la société.