Par Gloire Balolage
La République démocratique du Congo connaît une urbanisation rapide qui n'est pas toujours accompagnée d'une mise en œuvre effective des instruments de planification existants. À Kinshasa, cette situation se traduit notamment par l'extension de la ville, les difficultés de mobilité, le déficit d'équipements et les problèmes liés à l'habitat. Pourtant, la capitale dispose depuis 2015 du Schéma d'Orientations Stratégiques de l'Agglomération de Kinshasa (SOSAK), établi à l'horizon 2030. Pour Fiston Ilangi Ndeke, le véritable problème réside désormais dans l'effectivité de cette planification.
En prélude de la Journée mondiale de l'architecture, célébrée, chaque premier lundi du mois d’octobre, Fiston Ilangi Ndeke, chercheur-enseignant à l'Institut supérieur d'architecture et d'urbanisme, porte un regard critique sur l'urbanisation et l'habitat en République démocratique du Congo, particulièrement à Kinshasa. Pour lui, la capitale ne souffre pas uniquement d'un manque de logements ou de plans d'urbanisme, mais surtout d'une difficulté à transformer les orientations existantes en actions concrètes.
Dans une interview accordée à Opinion-info.cd ce vendredi 2 octobre, à l'occasion de la Journée mondiale de l'architecture, ce chercheur-enseignant à l'Institut supérieur d'architecture et d'urbanisme et inspecteur des finances à l'IGF estime que Kinshasa ne manque pas nécessairement de vision urbaine. Il rappelle que le SOSAK aborde déjà plusieurs questions liées à l'organisation spatiale de la capitale, à son extension, aux infrastructures, aux équipements, à la mobilité, à l'environnement et à la maîtrise de l'urbanisation. À ses yeux, l'enjeu est donc de comprendre pourquoi cet outil peine encore à produire tous les effets attendus.
Sur la place de l'architecte dans la transformation des villes, Fiston Ilangi Ndeke souligne que ce professionnel ne doit pas être réduit au rôle de simple dessinateur de bâtiments. L'architecte participe à la conception de l'espace bâti et du cadre de vie, en complémentarité avec l'urbaniste, l'ingénieur, le géomètre, le paysagiste et les spécialistes de l'environnement. Il estime que ces professionnels doivent être davantage associés à la décision publique, mais également à toute la chaîne allant de la planification à la réalisation et au contrôle des projets.
« Une planification qui reste dans les tiroirs ne transforme pas une ville », insiste-t-il.
Le déficit de logements décents à Kinshasa s'explique, selon lui, par plusieurs facteurs, notamment la croissance démographique, l'urbanisation rapide, l'insuffisance de la production formelle, le coût du foncier, la faiblesse du financement immobilier, le prix des matériaux et le déficit d'infrastructures. Mais le spécialiste invite à dépasser la simple logique consistant à compter le nombre de maisons à construire. Pour lui, il faut surtout réfléchir à l'endroit où les logements doivent être construits, aux transports disponibles, aux infrastructures, aux équipements et à l'organisation des quartiers. Le logement doit ainsi être pensé comme une partie intégrante du territoire.
Cette approche permet également de comprendre la persistance des constructions irrégulières ou non planifiées. Fiston Ilangi Ndeke préfère cette expression à celle de « constructions anarchiques », rappelant que derrière chaque construction se trouve souvent une famille confrontée à un besoin réel de logement. Mais il reconnaît que leur multiplication traduit une difficulté de maîtrise de l'urbanisation. L'occupation des emprises publiques, les problèmes de circulation, l'insuffisance des équipements, l'obstruction des voies d'écoulement des eaux et l'exposition aux risques figurent parmi les conséquences évoquées.
Les inondations récurrentes à Kinshasa sont également liées, selon lui, à la manière dont l'espace urbain est occupé. L'imperméabilisation des sols, l'occupation des zones exposées, l'insuffisance du drainage, l'obstruction des caniveaux et la disparition de certains espaces naturels peuvent aggraver les effets des pluies. Il estime que la réponse ne devrait pas se limiter au curage des caniveaux après les intempéries. La prévention devrait également passer par la maîtrise de l'occupation du sol, la protection des zones sensibles, la planification des réseaux de drainage et la préservation des espaces nécessaires à la régulation hydraulique.
Autre paradoxe relevé : la construction de projets immobiliers modernes alors qu'une grande partie de la population éprouve toujours des difficultés à accéder à un logement décent. Fiston Ilangi Ndeke explique que le marché immobilier répond principalement à une demande solvable, ce qui peut favoriser la réalisation de projets modernes sans répondre aux besoins de la majorité des ménages. Il plaide ainsi pour une offre plus diversifiée comprenant notamment le logement social, le logement locatif abordable, le logement intermédiaire et l'accession progressive à la propriété. Pour les jeunes et les ménages à faibles revenus, il évoque également les terrains aménagés, le financement à long terme et l'auto-construction encadrée.
Le coût du foncier, des matériaux et du financement constitue certes un obstacle important, mais il insiste aussi sur ce qu'il appelle le « coût de la non-planification ». Lorsqu'un terrain est occupé sans avoir été correctement planifié et viabilisé, les dépenses liées à la voirie, à l'assainissement, à l'eau, à l'électricité et au transport finissent par peser sur les ménages ou la collectivité. Il souligne également que les responsabilités sont partagées entre l'État, les autorités urbaines, les professionnels, les promoteurs immobiliers et les citoyens. Pour lui, la cohérence entre ces différents acteurs reste essentielle.
Fiston Ilangi Ndeke rappelle enfin que le logement est consacré comme un droit par l'article 48 de la Constitution, qui garantit notamment le droit à un logement décent, à l'eau potable et à l'énergie électrique. Mais il distingue la reconnaissance juridique de ce droit de son effectivité dans la vie quotidienne.
À l'approche de 2030, il propose notamment de faire de la mise en œuvre du SOSAK une priorité urbaine, d'évaluer en 2026 ce qui a été réalisé ou non et d'identifier les mesures correctives nécessaires. Il appelle également à renforcer la gouvernance urbaine et à faire progressivement du droit au logement une réalité accessible. Pour lui, Kinshasa ne doit pas seulement continuer à s'étendre : elle doit se planifier, se structurer et se projeter.