Par Prosper Buhuru
Une enquête publiée par le magazine The Continent affirme avoir mis au jour le fonctionnement d'une présumée opération d'influence numérique pilotée depuis le Rwanda afin de défendre la position de Kigali sur le conflit dans l'Est de la République démocratique du Congo (RDC). Basée sur l'analyse de documents internes et de milliers de publications sur les réseaux sociaux, l'investigation décrit un dispositif coordonné destiné à influencer les débats internationaux autour du soutien présumé du Rwanda au mouvement armé M23.
Selon les auteurs de l'enquête, un tableur Google rendu accidentellement accessible au public détaille l'organisation d'une équipe de neuf opérateurs numériques. Le document contient notamment des informations sur les membres de l'équipe, leurs rémunérations, leurs équipements ainsi que le budget annuel alloué à cette structure.
L'enquête indique que cette cellule a pour mission de produire et diffuser des messages, des mots-clés, des images et des vidéos destinés à être relayés sur les réseaux sociaux par différents utilisateurs présentés comme de simples citoyens, sans mention de liens avec les autorités.
L'analyse de près de 60 000 publications diffusées en anglais, en français, en kinyarwanda et en kiswahili mettrait en évidence trois principaux axes de communication. Il s'agirait, selon les enquêteurs, de remettre en cause les critiques visant le soutien présumé de Kigali au M23, d'associer l'armée congolaise à des groupes armés hutu responsables du génocide de 1994 au Rwanda et de présenter le Rwanda comme protecteur des populations tutsies vivant dans l'Est de la RDC.
Les auteurs précisent que le document a été élaboré en janvier 2024, à une période où Kigali faisait l'objet d'une pression diplomatique croissante concernant ses liens avec le M23. Ils rappellent également que plusieurs partenaires internationaux, dont les États-Unis, l'Union européenne et les Nations unies, ont par la suite adopté des sanctions contre des responsables rwandais et des dirigeants du M23.
Toujours selon l'enquête, le budget annuel de cette équipe atteint 124,1 millions de francs rwandais (environ 85 600 dollars américains). Les ressources auraient notamment servi au paiement des salaires, à l'acquisition de matériel informatique, aux frais de communication et à la production de contenus numériques.
Le magazine affirme par ailleurs que les campagnes sont relayées à travers différents réseaux, notamment des associations estudiantines, des organisations de survivants du génocide rwandais et des groupes de jeunes. Ces réseaux reçoivent des consignes sur les thèmes à promouvoir ainsi que sur les comptes à signaler auprès de la plateforme X afin d'en limiter la visibilité.
L'enquête souligne toutefois que les documents obtenus ne permettent pas d'établir l'ampleur globale de l'ensemble des opérations d'influence menées en ligne. Les auteurs estiment néanmoins que ces éléments offrent un aperçu inédit de l'organisation, des moyens financiers et des méthodes employées dans ce qu'ils présentent comme une campagne structurée de communication numérique liée au conflit dans l'Est de la RDC.
De son côté, le gouvernement rwandais continue de rejeter les accusations de soutien au M23. Kigali affirme agir pour répondre à des préoccupations sécuritaires à sa frontière et assurer la protection des populations tutsies dans l'Est de la RDC.