Par la Rédaction
Dans une tribune accordée à Opinion-Info, l'ancien ministre des Travaux publics Jean Kimbembe Mazunga revient sur la disparition de l'aérodrome de Kenge, qu'il avait contribué à aménager en 2002. Il dénonce un cas grave de banditisme foncier et s'interroge sur son lien possible avec le récent crash aérien de Manzamba, tout en alertant sur la disparition progressive des espaces publics au profit de lotissements privés.
Ci-dessous, l'intégralité de la tribune de Jean Kimbembe Mazunga, ancien ministre des travaux publics.
Le banditisme foncier est un fléau pour notre pays. Il se manifeste par l'occupation, le morcellement et la privatisation anarchique d'espaces qui devraient rester affectés à l'intérêt collectif. Le cas de l'aérodrome de Kenge en est une illustration particulièrement grave.
Une piste de 900 mètres qui n'existe plus
En 2002, alors que j'étais ministre des Travaux publics, je m'étais rendu à Kenge avec le professeur Théophile Mbemba pour lancer les travaux d'aménagement de la piste de l'aérodrome.
À l'époque, la piste faisait environ 900 mètres de long sur une vingtaine de mètres de large, entièrement en terre. Nous y avons nous-mêmes atterri, non sans appréhension. La terre n'était pas suffisamment compactée, la portance n'avait pas été testée. Le pilote nous avait prévenus qu'il prenait un risque. Nous avons atterri et pu repartir sans incident.
J'avais alors donné des instructions pour que les travaux se poursuivent. Quelques mois plus tard, de retour à Kenge, j'ai constaté que de fortes pluies avaient emporté une grande partie des remblais, la piste étant située sur un terrain en pente.
Je pensais pourtant qu'une telle infrastructure, située au chef-lieu d'un territoire appelé à devenir centre administratif d'une future province, serait préservée et développée.
Le choc
Hier, un ami du secteur de l'aviation m'a appris une nouvelle qui m'a profondément choqué: l'aérodrome n'existerait plus. Le terrain aurait été morcelé, loti, des habitations construites sur la piste même.
Si cette information est confirmée, nous sommes face à un cas grave de banditisme foncier: la transformation d'une infrastructure d'intérêt public en propriétés privées.
Un lien possible avec le crash récent ?
Cette situation pourrait avoir eu des conséquences dramatiques lors du récent accident d'avion à Kenge.
Selon les premières informations, sous réserve des conclusions officielles, le pilote aurait rencontré des difficultés et tenté de contacter la tour de contrôle de Kinshasa pour être orienté vers une piste d'atterrissage d'urgence. La communication aurait été interrompue. Ne trouvant pas de piste aménagée à proximité, l'appareil se serait écrasé à Manzamba, à l'écart du centre de Kenge.
Je laisse aux enquêteurs le soin d'établir les causes exactes - état technique de l'appareil, conditions de vol, communications.
Mais une question s'impose: si la piste de Kenge avait été maintenue, aurait-elle pu servir d'alternative de secours ?
On ne peut l'affirmer à ce stade. C'est précisément pour éviter ce genre de situation que les infrastructures publiques doivent être protégées.
D'autant que cette piste, même sommaire, gardait une utilité réelle. Jusqu'à une période récente, elle était encore utilisée par des avions de missionnaires. Les équipes au sol, contactées par talkie-walkie, disposaient des feux le long de la piste pour servir de balisage rudimentaire.
Sa disparition n'est donc pas celle d'une simple bande de terre. C'est la disparition d'un outil de désenclavement et d'une infrastructure stratégique pour la sécurité aérienne.
Un phénomène national
Le cas de Kenge doit nous interpeller au-delà de cette ville. Depuis longtemps, espaces publics, emprises d'infrastructures, terrains de sport, espaces verts et équipements collectifs sont progressivement occupés et transformés en parcelles privées.
Enfant, chaque quartier disposait encore de vastes espaces où jouer, pratiquer le sport et se retrouver. De véritables poumons sociaux et environnementaux. Beaucoup ont aujourd'hui disparu.
Au fond, c'est notre rapport à la chose publique qui est en cause. Quand une emprise d'aérodrome, de route, de chemin de fer, de stade, de marché ou d'école est morcelée, ce n'est pas seulement un terrain que l'on perd, c'est une partie de notre patrimoine collectif.
Le développement exige que des réserves foncières soient protégées sur plusieurs générations. Une infrastructure publique ne doit pas être considérée comme disponible parce qu'elle est momentanément sous-utilisée. Ce qui paraît inutile aujourd'hui peut devenir indispensable demain.
L'histoire de l'aérodrome de Kenge doit nous servir de leçon. Quand un aérodrome disparaît sous les lotissements, ce n'est pas seulement le présent que nous sacrifions. Nous privons les générations futures des infrastructures dont elles auront besoin.