Par Patrick Kitoko
À Kinshasa, la marche de la Coalition Article 64 (C64) du 15 septembre met une nouvelle fois en lumière les tensions autour de l’exercice du droit de manifester en République démocratique du Congo. Alors que l’Hôtel de Ville avait pris acte de la mobilisation après un compromis sur son itinéraire, des rassemblements ont été dispersés sur le terrain. Entre garanties administratives, impératifs de sécurité et accusations de répression, la question de l’application uniforme des règles reste posée.
La question de la liberté de manifestation revient avec insistance dans le débat politique congolais. Le 15 septembre 2026, la mobilisation organisée par la C64 contre tout projet de changement de la Constitution en a fourni une nouvelle illustration. La veille de la manifestation, l’Hôtel de Ville de Kinshasa et les organisateurs étaient pourtant parvenus à un compromis. Le point de chute initialement prévu devant le Palais du Peuple avait été déplacé vers les abords du siège de l’ECiDé, près de l’école Sévigné, en face du Stade des Martyrs. Deux itinéraires avaient également été retenus.
L’exécutif provincial avait alors annoncé avoir pris acte de la manifestation, dans le respect notamment du principe d’inviolabilité du Parlement, dont la session ordinaire de septembre devait s’ouvrir le même jour. Mais, quelques heures plus tard, la réalité du terrain allait donner une autre tonalité à cette journée.
Une manifestation prise en compte par l’autorité urbaine
Le 11 septembre, la C64 avait officiellement saisi l’Hôtel de Ville pour annoncer son sit-in et demander aux autorités de prendre les dispositions nécessaires à sa sécurisation. La coalition entendait dénoncer le projet de changement constitutionnel et remettre un mémorandum aux autorités parlementaires. Elle invoquait notamment l’article 26 de la Constitution, qui garantit la liberté de manifestation.
Après des discussions avec les représentants de l’opposition, l’autorité urbaine avait donc accepté le principe de la mobilisation, moyennant une modification du parcours. Le gouvernement provincial avait expliqué que cet ajustement visait principalement à préserver l’inviolabilité du Parlement, la manifestation coïncidant avec la rentrée parlementaire. L’itinéraire arrêté devait conduire les manifestants vers le boulevard Triomphal, à proximité du siège de l’ECiDé.
Du côté de l’opposition, Devos Kitoko avait alors assuré que les organisateurs maintiendraient le caractère pacifique de la marche et que la police, l’armée, les services de sécurité et les autorités provinciales s’étaient engagés à l’encadrer.
Sur le papier, le compromis semblait donc avoir levé l’essentiel du contentieux. Mais sur le terrain, les choses ont pris une autre tournure. Le 15 septembre, plusieurs rassemblements de la C64 ont effectivement eu lieu à Kinshasa. Des militants se sont notamment retrouvés à l’Échangeur de Limete et à Bandalungwa.
À Limete, le cortège conduit notamment par Jean-Marc Kabund, Delly Sesanga et Martin Fayulu a d’abord été encadré par la police. Selon plusieurs récits, le début de la progression s’est déroulé dans un climat relativement calme avant que des incidents n’éclatent. Un important dispositif sécuritaire a été déployé, tandis que plusieurs rassemblements ont été empêchés ou dispersés dans différentes villes du pays. La police aurait notamment utilisé du gaz lacrymogène et procédé à des tirs de sommation pour disperser des manifestants, notamment à Kinshasa.
La journée a ainsi révélé une contradiction apparente : une manifestation dont le principe avait été pris en compte par l’autorité urbaine, mais dont le déroulement effectif a été perturbé par des interventions sécuritaires. C’est précisément à ce niveau que se situe le débat.
Pour l’Association africaine de défense des droits de l’homme (ASADHO), cette problématique n’est pas nouvelle. À la suite des violences qui avaient marqué le précédent sit-in de la C64 du 12 juin à Kinshasa, l’organisation dirigée par Jean-Claude Katende avait réclamé une enquête indépendante sur les violations présumées des droits humains. Elle avait notamment dénoncé l’usage de la force contre les manifestants et soulevé la question de l’égalité de traitement entre manifestations de l’opposition et mobilisations favorables au pouvoir.
Cette position donne une profondeur particulière aux événements du 15 septembre : pour l’ASADHO, le problème ne se limite pas à la dispersion d’une manifestation particulière, mais touche plus largement à la réduction de l’espace civique et à la nécessité d’appliquer les mêmes règles à tous les acteurs politiques.
Jean-Claude Katende avait d’ailleurs présenté, avant la marche, le rendez-vous du 15 septembre comme un test à la fois pour la majorité et pour l’opposition : aux autorités de garantir les libertés publiques et aux organisateurs d’exercer leur droit de manifester de manière responsable et pacifique.
Cette approche pose une question centrale : l’État doit-il seulement prévenir les débordements ou doit-il également garantir concrètement la possibilité d’exercer une liberté constitutionnelle lorsque les conditions légales sont réunies ?
L’Hôtel de Ville défend le compromis trouvé avec la C64
Du côté de l’autorité urbaine, le récit est différent. L’Hôtel de Ville insiste sur le fait qu’un dialogue avait été engagé avec l’opposition et qu’un compromis avait été trouvé sur l’itinéraire. Le gouvernement provincial explique avoir cherché à concilier le droit de manifester avec la protection des institutions, notamment le Parlement.
La modification du point de chute n’aurait donc pas constitué une interdiction de la manifestation, mais un aménagement destiné à éviter que la mobilisation ne se déroule aux abords immédiats du Palais du Peuple le jour de la rentrée parlementaire.
L’autorité urbaine avait également annoncé que les services de sécurité seraient chargés d’encadrer la marche et avait appelé la population à vaquer normalement à ses occupations. Autrement dit, du point de vue de l’Hôtel de Ville, le problème n’était pas l’existence de la manifestation, mais ses modalités d’organisation et la nécessité de préserver l’ordre public et l’inviolabilité du Parlement.
L’opposition dénonce un décalage entre les engagements et la réalité
L’opposition ne partage pas cette lecture. Martin Fayulu accuse les autorités d’avoir organisé ce qu’il a qualifié de « guet-apens », affirmant que des militants de la Force du progrès, qu’il présente comme proches de l’UDPS, auraient été impliqués dans les violences autour du cortège.
Ces accusations ont été formulées par l’opposant à l’issue de la manifestation. La C64 avait pourtant, avant la mobilisation, insisté sur le caractère pacifique de son initiative et accepté de modifier son dispositif initial après les échanges avec l’Hôtel de Ville.
C’est donc cette succession d’événements qui nourrit le sentiment de « double jeu » dénoncé par une partie de l’opposition : un dialogue administratif en amont, un compromis sur le parcours, puis une confrontation sur le terrain.
Il convient toutefois de distinguer les faits établis des accusations politiques. Les affirmations concernant une éventuelle implication de militants politiques dans les violences nécessitent des vérifications indépendantes.
Autorisation ou prise d’acte : une ambiguïté qui persiste
Au cœur de cette controverse se trouve également une question juridique. La Constitution congolaise garantit la liberté de réunion et de manifestation. Mais la pratique administrative autour des manifestations publiques demeure marquée par une coexistence entre notification, prise d’acte, autorisation, modification d’itinéraire et interdiction.
Cette situation alimente une interrogation fondamentale : l’administration est-elle chargée d’organiser les conditions d’exercice d’une liberté ou dispose-t-elle d’un pouvoir discrétionnaire pour déterminer si cette liberté peut être exercée ? La différence n’est pas anodine.
Dans le premier cas, l’autorité publique agit essentiellement comme garante de la sécurité des manifestants, des riverains et des biens. Dans le second, elle devient progressivement l’arbitre de l’expression politique.
C’est précisément pour éviter cette confusion que les décisions relatives aux manifestations doivent être suffisamment prévisibles, motivées et compréhensibles pour les organisateurs comme pour les forces de sécurité.
Le rôle de la police au centre du débat
Le 15 septembre pose également la question du rôle des forces de l’ordre. La police a pour mission de protéger les personnes et les biens et de maintenir l’ordre public. Elle doit pouvoir intervenir lorsqu’une manifestation dégénère ou lorsqu’un danger concret apparaît. Mais la frontière entre encadrement, dispersion et empêchement devient particulièrement sensible lorsqu’il s’agit d’une mobilisation politique.
Avant la marche, la Commission nationale des droits de l’homme avait justement appelé les pouvoirs publics à « prévenir plutôt que réprimer », tout en rappelant que la liberté de manifestation constitue un droit fondamental.
L’enjeu consiste donc à trouver un équilibre : permettre l’expression politique tout en empêchant les violences, les atteintes aux biens et les troubles graves à l’ordre public.
Pourquoi la question du traitement différencié revient-elle toujours ?
C’est ici que la problématique dépasse largement la seule journée du 15 septembre. Le débat public congolais est régulièrement traversé par une accusation de traitement différencié entre manifestations favorables au pouvoir et celles organisées par l’opposition.
L’ASADHO avait déjà soulevé cette question après les incidents du mois de juin, affirmant que des mobilisations favorables au changement constitutionnel avaient pu se tenir dans des conditions différentes autour du Palais du Peuple. Il serait toutefois excessif d’en tirer automatiquement la conclusion que toutes les manifestations de l’opposition sont réprimées et toutes celles de la majorité autorisées. Une telle affirmation nécessiterait une comparaison systématique des autorisations, itinéraires, motifs d’interdiction et conditions de sécurité appliqués à chaque manifestation.
Mais le simple fait que cette perception soit récurrente constitue déjà un problème institutionnel. Car dans un État de droit, la confiance repose aussi sur la prévisibilité et l’égalité d’application des règles.
Le véritable enjeu : sortir de la logique du bras de fer
La manifestation du 15 septembre pourrait ainsi être analysée autrement que sous le seul angle du face-à-face entre la C64 et les forces de sécurité. Elle pose une question plus profonde : comment garantir concrètement le droit de manifester tout en préservant l’ordre public ?
Si une manifestation est interdite, les organisateurs doivent pouvoir connaître clairement les motifs de cette interdiction. Si elle est autorisée ou prise en compte après concertation, les engagements pris doivent être suffisamment clairs pour éviter qu’une divergence d’interprétation ne survienne sur le terrain. Si un itinéraire est modifié, cette décision doit être comprise et acceptée avant le début de la mobilisation. Et si des violences apparaissent, les responsabilités doivent pouvoir être établies par des mécanismes crédibles et indépendants.
Le débat ne devrait donc pas se limiter à la question de savoir qui a provoqué qui le 15 septembre. Il devrait porter sur les règles qui permettent à une manifestation politique de se tenir dans un cadre sécurisé, transparent et identique pour tous.
Le 15 septembre, un révélateur plus qu’un simple affrontement
La C64 voulait faire du 15 septembre une journée de mobilisation contre le changement de la Constitution. L’Hôtel de Ville voulait, de son côté, préserver l’ordre public et l’inviolabilité du Parlement.
L’ASADHO et d’autres acteurs des droits humains insistent sur la protection des libertés publiques. L’opposition dénonce un écart entre les engagements pris en amont et la réalité du terrain. Ces différentes lectures ne s’excluent pas nécessairement. Une manifestation peut être légalement organisée et néanmoins connaître des incidents. Une autorité peut prendre acte d’une mobilisation tout en imposant certaines conditions. Une police peut être chargée de sécuriser un cortège et être amenée à le disperser lorsque des troubles surviennent.
Mais c’est justement pour cela que la transparence des règles et la traçabilité des décisions deviennent essentielles. Le véritable enjeu pour la RDC n’est donc peut-être plus simplement de savoir si une manifestation a été « autorisée », « prise en acte » ou « interdite ». Il est de savoir si, d’une manifestation à l’autre, les mêmes critères sont appliqués à tous les acteurs politiques et si le citoyen peut prévoir, avant de descendre dans la rue, dans quelles conditions son droit constitutionnel sera effectivement garanti.
Le 15 septembre aura ainsi remis au centre du débat une question qui dépasse la C64, l’opposition et même le débat constitutionnel : dans une démocratie, comment faire en sorte que la liberté de manifester ne dépende ni de la couleur politique de celui qui la revendique, ni du rapport de force du moment ?