Par Prosper Buhuru
La République démocratique du Congo doit changer de méthode dans sa politique d’aménagement du territoire. C’est la conviction défendue par Fernandez Murhola, expert en planification du développement, qui propose la mise en place d’un Plan de désenclavement durable des 26 provinces (PDD-26), destiné à faire de la connectivité territoriale un levier d’intégration économique nationale.
Dans une tribune consultée par Opinion-Info.cd, ce 5 octobre 2026, cet expert estime que le principal problème de la RDC ne réside pas uniquement dans l’insuffisance des ressources ou des infrastructures, mais dans la faible intégration entre les différents territoires du pays.
Son diagnostic repose sur un constat : des zones agricoles, minières ou forestières disposent d’importants potentiels économiques, mais restent insuffisamment reliées aux centres de consommation, aux réseaux énergétiques, aux infrastructures de transformation et aux marchés.
Pour Fernandez Murhola, la construction de nouvelles infrastructures ne devrait donc plus être pensée projet par projet. Il propose de passer d’une logique de « tronçon » à celle de « corridor », puis de relier ces corridors aux bassins de production, au marché national et, à terme, aux marchés régionaux.
Un atlas national pour mesurer l’enclavement
Le PDD-26 proposé repose d’abord sur un diagnostic national de la connectivité.
L’expert préconise la création d’un Atlas national de la connectivité, qui permettrait de cartographier l’état des routes, des voies navigables, des chemins de fer, des ports, des aéroports, des réseaux électriques et numériques, mais également les bassins de production, les marchés, les zones minières, les pôles urbains et les territoires exposés aux risques climatiques ou sécuritaires.
L’objectif est notamment de dépasser les statistiques basées uniquement sur le nombre de kilomètres de routes construits.
Fernandez Murhola estime qu’il faut plutôt mesurer la capacité réelle d’un réseau à transporter les personnes et les marchandises, en tenant compte de la praticabilité des routes, du temps de parcours, de la charge admissible, des coûts logistiques et de la fiabilité des infrastructures selon les saisons.
La tribune propose également la création d’un Indice national du coût de l’enclavement (INCE). Celui-ci devrait mesurer, province par province et bassin économique par bassin économique, le coût du transport, les délais, les pertes post-récolte, les coûts énergétiques et douaniers ainsi que l’accès à l’électricité, au numérique et aux marchés.
Cinq corridors pour structurer le territoire
Au cœur du PDD-26 figure la création de cinq Corridors souverains multimodaux (CSM).
Le premier, appelé Corridor Ouest – Souveraineté Atlantique, relierait Banana, Boma, Matadi, Kinshasa et Kenge. Il serait principalement consacré à l’ouverture atlantique et à la mise en place d’un système portuaire et logistique intégré.
Le deuxième, le Corridor Centre-Nord Agro-Forestier, relierait notamment Kinshasa à Mbandaka, Boende, Kisangani, Buta, Isiro et Dungu. Il donnerait une place importante au transport fluvial, aux plateformes logistiques, aux chaînes du froid et à la transformation des productions agricoles et forestières.
Le troisième, baptisé Corridor Sud-Minier Transformateur, relierait notamment Kolwezi, Kananga, Mbuji-Mayi, Mwene-Ditu, Kabinda et Kisangani, avec une branche vers Lubumbashi et Sakania. Il serait destiné à soutenir la transformation locale des ressources minières et le développement industriel.
Le quatrième, le Corridor Est – Intégration économique, relierait Kisangani, Bunia, Beni, Goma, Bukavu, Uvira et Kalemie. Dans la conception proposée, il devrait intégrer les activités agricoles, pastorales, minières, commerciales, industrielles et touristiques, tout en tenant compte des contraintes sécuritaires et environnementales de l’Est du pays.
Enfin, le cinquième corridor, présenté comme le Corridor transversal d’intégration nationale, partirait de Banana pour relier notamment Kinshasa, Bandundu, Boende, Kisangani, Kindu, Kongolo, Kalemie et Moba, avec l’ambition de créer une continuité économique entre l’Atlantique et le lac Tanganyika.
Des corridors qui ne servent pas seulement au transport
L’une des principales propositions du PDD-26 consiste à ne plus considérer une route ou une voie ferrée comme une infrastructure isolée.
Les grands corridors devraient, selon cette doctrine, intégrer, lorsque les études le justifient, des routes, des chemins de fer, des réseaux électriques, de la fibre optique, des plateformes logistiques, des infrastructures agricoles, des zones industrielles et des dispositifs de résilience climatique.
Cette approche repose sur le principe d’intermodalité : un port devrait être connecté aux routes et, lorsque cela est économiquement pertinent, au rail ; un bassin agricole devrait disposer de capacités de stockage et de conservation ; les infrastructures de transport devraient être accompagnées d’un accès à l’énergie et au numérique.
L’auteur considère ainsi que la performance d’une infrastructure ne doit pas être évaluée uniquement à son existence, mais à sa capacité à connecter effectivement les territoires et à générer une activité économique.
Créer des pôles économiques autour des corridors
Pour éviter que les corridors ne deviennent de simples voies d’acheminement des matières premières, Fernandez Murhola propose également la création progressive de Villes secondaires logistiques et industrielles (VSLI).
Ces pôles seraient sélectionnés en fonction de critères tels que la population, le potentiel agricole ou minier, l’accès à l’eau et à l’énergie, la proximité des marchés, la sécurité, la disponibilité foncière et l’exposition aux risques climatiques.
Des villes comme Boende, Inongo, Buta, Isiro, Kabinda, Lusambo, Kabongo, Kasongo, Kibombo ou Dekese sont citées comme des pôles pouvant faire l’objet d’études plus approfondies.
Ces VSLI pourraient accueillir des entrepôts, des chambres froides, des plateformes de transbordement, des unités de transformation, des infrastructures énergétiques, des centres de formation, des laboratoires et des services numériques.
L’objectif est de rapprocher la transformation des bassins de production afin que les territoires ne se limitent pas à exporter des matières premières.
Transformer davantage avant d’exporter
Le PDD-26 propose également de renforcer la transformation locale des productions congolaises.
La tribune écarte, toutefois, l’idée d’imposer un taux uniforme de transformation à toutes les filières. Elle propose plutôt de déterminer les niveaux de contenu et de transformation locale en fonction des réalités technologiques, énergétiques, économiques et environnementales propres à chaque secteur.
Fernandez Murhola envisage dans ce cadre un Visa d’intégration territoriale (VIT) permettant notamment d’identifier l’origine d’un produit, son niveau de transformation, sa contribution locale et sa conformité environnementale.
Ce mécanisme devrait, selon la proposition, être entièrement numérique, traçable et auditable afin d’éviter de créer une nouvelle lourdeur administrative.
Le numérique et l’énergie intégrés à la planification
La doctrine ne limite pas l’intégration nationale aux infrastructures physiques.
Le PDD-26 prévoit également une dorsale numérique reliant les provinces, les pôles économiques, les ports, les aéroports, les postes frontières et les établissements universitaires.
L’énergie occupe également une place centrale dans cette architecture. Pour l’auteur, un corridor économique ne peut produire les effets attendus sans disposer d’une alimentation énergétique suffisante et adaptée aux besoins des activités industrielles et agricoles.
La logique défendue est donc celle d’un réseau territorial associant transport, énergie, numérique, production et transformation.
Une articulation avec les compétences provinciales
Fernandez Murhola insiste, par ailleurs, sur la nécessité de ne pas transformer le PDD-26 en instrument de recentralisation.
La proposition entend plutôt articuler la planification nationale avec les plans d’aménagement et les politiques des provinces, notamment à travers la coopération interprovinciale autour des corridors et des bassins économiques.
Dans cette perspective, le PDD-26 se présente moins comme un programme unique de construction que comme un cadre de planification pluriannuel permettant de hiérarchiser les investissements et de coordonner les interventions de l’État, des provinces et du secteur privé.
La doctrine repose finalement sur six verbes : désenclaver, connecter, produire, transformer, exporter et intégrer.
Son ambition est de faire évoluer la RDC d’une juxtaposition de territoires aux échanges limités vers un espace économique davantage connecté, dans lequel les infrastructures seraient conçues en fonction des flux de personnes, de marchandises, d’énergie et de données.
Le PDD-26 reste, à ce stade, une proposition doctrinale et prospective. Sa mise en œuvre nécessiterait notamment des études de faisabilité, des données géospatiales actualisées, des études de trafic, des évaluations environnementales et sociales, ainsi qu’une programmation financière permettant de déterminer les priorités et la soutenabilité des investissements.