Expert en sciences de l'information et de la communication — Expert en communication pour la santé et communication pour le changement social et de comportement
Il y a, dans les propos tenus hier à Bunia par le professeur Jean-Jacques Muyembe, une phrase qui mérite de dépasser le simple compte rendu d’une conférence de presse : « la population commence à comprendre ».
Elle paraît simple. Elle est pourtant essentielle.
Car dans une épidémie, comprendre n’est pas un détail. Comprendre peut vouloir dire accepter de signaler un malade, orienter rapidement un contact, adopter une mesure de prévention, accepter une prise en charge ou encore faire confiance à une équipe de riposte.
Autrement dit, derrière la courbe épidémiologique, il y a toujours une autre courbe, moins visible : celle de l’adhésion des communautés.
Le professeur Muyembe revient de l’Ituri avec un message d’espoir. Il observe une évolution favorable de plusieurs indicateurs et entrevoit même une issue à l’épidémie d’ici la fin de l’année. Mais il rappelle également que la fin d’une épidémie ne signifie pas la disparition du virus et appelle à maintenir la vigilance.
C’est précisément ici que la communication pour la santé doit reprendre toute sa place.
Informer n’est pas encore faire comprendre
Pendant une épidémie, nous produisons beaucoup de messages.
Des affiches.
Des spots.
Des émissions.
Des conférences de presse.
Des messages sur les réseaux sociaux.
Des interventions de leaders communautaires.
Mais une question demeure : qu’est-ce que la population fait de ces messages ?
Car une campagne de communication peut atteindre des milliers de personnes sans nécessairement provoquer l’adhésion recherchée.
La communication pour le changement social et de comportement nous oblige à aller plus loin : écouter les communautés, comprendre leurs perceptions, leurs peurs, leurs résistances et leurs représentations de la maladie.
La population ne doit pas seulement être considérée comme une cible à informer.
Elle doit être considérée comme un acteur de la riposte.
Et c’est peut-être l’un des enseignements majeurs de cette phase de l’épidémie.
La confiance est devenue un outil de santé publique
Hier, le professeur Muyembe a également insisté sur la nécessité de préserver la confiance de la population et d’accueillir les malades avec humanité.
Ce point est fondamental.
On peut disposer de laboratoires performants, de centres de traitement, d’équipes médicales et de ressources financières. Mais si une personne hésite à déclarer un symptôme, si une famille cache un malade ou si une communauté doute de la riposte, toute la chaîne de contrôle peut être fragilisée.
La confiance n’est donc pas un supplément d’âme de la riposte. Elle est une infrastructure invisible de la réponse sanitaire.
Elle se construit dans la proximité.
Dans la manière de parler aux familles.
Dans la manière d'accueillir les malades.
Dans la transparence de l'information.
Dans la capacité à répondre aux rumeurs plutôt qu'à les mépriser.
Dans la cohérence entre ce que les autorités disent et ce que les populations observent.
La fin d’une épidémie commence aussi dans les comportements
Les chiffres épidémiologiques sont indispensables. Ils permettent de mesurer l’évolution de la maladie.
Mais ils ne racontent pas toute l’histoire.
Une épidémie recule aussi lorsque les communautés comprennent les risques, adoptent les comportements protecteurs, collaborent avec les équipes et deviennent elles-mêmes des relais de prévention.
C’est pourquoi le message d’espoir du professeur Muyembe doit être accompagné d’un autre message : ne transformons pas l’amélioration de la situation en relâchement collectif.
L’optimisme doit renforcer la vigilance, pas la remplacer.
Le virus peut reculer aujourd’hui et revenir demain. Le professeur Muyembe l’a lui-même rappelé : la fin d’une épidémie ne signifie pas la disparition définitive du virus.
Et si nous changions notre manière de parler aux communautés ?
Peut-être devons-nous sortir définitivement d'une communication conçue uniquement pour « sensibiliser ».
Sensibiliser, encore et encore, comme si le problème était simplement l'ignorance des populations.
Or les communautés savent. Elles observent. Elles questionnent. Elles comparent. Elles doutent parfois. Elles interprètent les événements à partir de leur propre expérience.
La véritable communication de crise sanitaire commence lorsque nous cessons seulement de parler aux populations pour commencer à parler avec elles.
L’expérience de l’Ituri semble montrer qu’un changement est possible lorsque la riposte, les professionnels de santé et les communautés avancent dans une même direction.
Le professeur Muyembe appelle d’ailleurs les acteurs de la riposte à dépasser les appartenances institutionnelles et à mettre leurs compétences au service d’un objectif commun.
Cette logique devrait également s’appliquer à la communication.
Une seule riposte. Une seule cohérence. Mais surtout, une communication qui écoute.
Car au bout du compte, une épidémie ne se gagne pas uniquement contre un virus.
Elle se gagne aussi avec une population qui comprend, qui fait confiance et qui agit.
Et peut-être que le véritable signe d’espoir annoncé hier à Bunia n’est pas seulement que la courbe commence à descendre.
C’est que la population commence à comprendre.
Mireille Lusiense Zena
Expert en sciences de l'information et de la communication — Expert en communication pour la santé et communication pour le changement social et de comportement