Par Patrick Kitoko
La recherche des causes du crash aérien survenu à Kenge, dans la province du Kwango, franchit une étape importante. L’enregistreur de vol de l’appareil de Tracep Congo Aviation, un Let L-410 immatriculé 9S-GUC, a été retrouvé sur le site du drame puis acheminé à Kinshasa pour être exploité par les enquêteurs. Son contenu pourrait apporter des éléments déterminants sur les dernières minutes du vol, sans pour autant permettre, à lui seul et immédiatement, de tirer des conclusions définitives sur les causes de l’accident.
L’appareil effectuait la liaison Kikwit-Kinshasa lorsqu’un problème est survenu en vol. Le pilote aurait alors recherché une possibilité d’atterrissage d’urgence à Kenge avant que l’avion ne s’écrase. Le bilan officiel communiqué fait état de 17 morts, dont 13 passagers et quatre membres d’équipage. Parmi les victimes figurent notamment le lieutenant-général Lucien-René Likulia Bakumi, auditeur général des FARDC, et le lieutenant-général Joseph Mutombo Katalayi Tiende, premier président de la Haute Cour militaire.
Une pièce majeure de l’enquête
La récupération de l’enregistreur constitue une avancée importante pour le Bureau permanent d’enquêtes d’accidents et incidents d’aviation (BPEA). Les enregistreurs de vol permettent de documenter des éléments qui ne peuvent pas toujours être établis à partir des seuls débris, témoignages ou données du contrôle aérien.
Il faut toutefois préciser que l’expression « boîte noire » recouvre plusieurs équipements. Le Flight Data Recorder (FDR) enregistre les paramètres techniques du vol : altitude, vitesse, cap, régime moteur, commandes et, selon l’équipement, de nombreux autres paramètres.
Le Cockpit Voice Recorder (CVR), lui, conserve les conversations et les sons enregistrés dans le cockpit. Selon les avions, ces fonctions peuvent être réunies ou assurées par des équipements distincts. L’OACI rappelle d’ailleurs que les enregistreurs peuvent comprendre plusieurs systèmes et recommande leur lecture sans délai après un accident.
Pour le Let L-410, les éléments techniques mentionnés dans le dossier indiquent la présence d’un enregistreur de données de vol et d’un enregistreur de voix. Il faudra donc déterminer précisément quel équipement a été retrouvé à Kenge et dans quel état il se trouve avant de savoir quelles informations pourront effectivement être récupérées.
De quelques heures à plusieurs semaines : pourquoi les délais peuvent varier
L’arrivée de la boîte noire à Kinshasa ne signifie pas que les causes du crash seront connues immédiatement. La première étape consiste à examiner l’état physique de l’enregistreur, puis à extraire les données dans des conditions contrôlées. Les experts doivent notamment identifier le modèle, le système de stockage ainsi que les logiciels ou équipements nécessaires à sa lecture.
Lorsque l’enregistreur est intact et compatible avec les moyens techniques disponibles, un premier téléchargement peut parfois être réalisé très rapidement. Dans certaines enquêtes, des données ont été récupérées quelques heures seulement après l’arrivée du matériel au laboratoire. Mais lorsqu’un enregistreur a subi un incendie, un choc important ou d’autres dommages, des opérations de démontage, de nettoyage, de séchage ou de récupération de la mémoire peuvent être nécessaires.
L’OACI recommande alors le recours à des techniques spécialisées et déconseille toute manipulation improvisée de l’enregistreur.
Une fois les données extraites, le travail ne s’arrête pas là. Les enquêteurs doivent les décoder, les vérifier et les synchroniser, puis les confronter aux autres éléments de l’enquête : état de l’appareil, maintenance, conditions météorologiques, communications avec le contrôle aérien, témoignages, trajectoire et constatations réalisées sur l’épave.
L’OACI souligne précisément que les données des enregistreurs doivent être croisées et validées afin de déterminer leur exactitude et leurs limites. Lorsque les équipements sont endommagés ou que le pays enquêteur ne dispose pas des moyens appropriés, le recours à un laboratoire spécialisé peut également rallonger les délais.
Les premières indications avant les conclusions
Des premiers éléments techniques peuvent donc éventuellement émerger rapidement après la lecture de l’enregistreur, parfois en quelques heures ou quelques jours si les données sont accessibles et exploitables. Mais leur interprétation complète peut demander plusieurs jours, voire plusieurs semaines, particulièrement si les enquêteurs doivent restaurer des données endommagées ou les confronter à d’autres éléments.
L’enregistreur peut notamment reconstituer la trajectoire de l’avion, son altitude et sa vitesse, l’évolution de certains paramètres moteurs ou encore les actions effectuées durant les dernières minutes du vol. Le CVR peut, de son côté, éclairer les échanges dans le cockpit et certains sons associés à la situation d’urgence.
Les autorités américaines chargées des enquêtes aéronautiques expliquent que la combinaison de ces données peut notamment servir à reconstruire les derniers instants d’un vol.
Mais la boîte noire ne désigne pas automatiquement le « coupable » d’un crash. Elle fournit des données. C’est leur confrontation avec l’ensemble des éléments recueillis qui doit permettre aux enquêteurs d’établir les circonstances et, à terme, les causes de l’accident.
L’état de l’enregistreur, une inconnue déterminante
Une autorité de la Régie des voies aériennes (RVA), consultée par Opinion-Info.cd sous couvert d’anonymat, souligne justement que la durée et la qualité de l’analyse dépendront aussi de l’état de l’équipement au moment de sa découverte.
Cette réserve est importante. Un enregistreur conçu pour résister à des conditions extrêmes peut néanmoins être endommagé lors d’un accident majeur. Les spécialistes peuvent alors devoir travailler directement sur le module mémoire plutôt que sur l’appareil dans son état d’origine. Les recommandations internationales prévoient précisément ce type de procédures de récupération.
La récupération de la boîte noire constitue donc une avancée majeure, mais pas encore la réponse finale. Les enquêteurs disposent désormais d’une pièce susceptible de rapprocher l’enquête de la reconstitution des dernières secondes du vol.
Reste à savoir ce que l’enregistreur a effectivement conservé et combien de temps sera nécessaire pour transformer ces données en éléments probants.
Le gouvernement a, de son côté, annoncé que les investigations se poursuivent sous la conduite du BPEA, tandis que le certificat de transporteur aérien de Tracep Congo Aviation a été suspendu dans l’attente des conclusions de l’enquête.