27 juin en RDC : Faut-il célébrer Joseph Kasa-Vubu? [Tribune]

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Joseph Kasa-Vubu,  premier Président de la RDC après l’indépendance
Joseph Kasa-Vubu, premier Président de la RDC après l’indépendance

Le 27 juin 1960 occupe une place singulière dans la construction institutionnelle du Congo indépendant. Trois jours avant la proclamation de l’indépendance, le Parlement réuni en Congrès élit Joseph Kasa-Vubu à la présidence de la République, conformément aux dispositions de la Loi fondamentale. Cet acte parachève l’édification des principales institutions du nouvel État et marque l’aboutissement de la première séquence constitutionnelle issue des élections démocratiques de l’histoire congolaise. À ce titre, le 27 juin appartient pleinement au patrimoine républicain du pays.

Reconnaître la portée de cette journée ne signifie nullement suspendre le regard critique porté sur celui qui en fut le premier bénéficiaire. Les nations mûres savent distinguer la permanence des institutions des limites des individus qui les incarnent. Elles commémorent les actes fondateurs sans ériger leurs premiers dirigeants en figures intouchables. Joseph Kasa-Vubu mérite incontestablement sa place dans la mémoire nationale. La véritable portée du 27 juin réside toutefois moins dans la destinée de son premier président que dans la naissance de la première présidence de la République, une institution qui appartient à tous les Congolais et qui mérite d’être étudiée avec la même rigueur que ceux qui l’ont incarnée.

La légitimité au prix des compromis

L’élection de Joseph Kasa-Vubu répondait certes aux impératifs juridiques de la Loi fondamentale, mais cette conformité légale masquait un déficit démocratique majeur : l’absence d’investiture populaire directe. Jamais le peuple congolais ne fut consulté pour désigner son premier chef d’État. Ce privilège échut à un Parlement réuni en Congrès, évoluant dans une atmosphère de haute tension où la moindre défection pouvait rompre un équilibre déjà d’une extrême précarité.

Dès lors, cette présidence n’émana pas de la ferveur des masses, mais d’une alchimie parlementaire façonnée par les concessions mutuelles et les rapports de force. Les témoignages de l’époque décrivent un environnement politique où les alliances se construisaient et se défaisaient au rythme des pressions, des calculs et des marchandages. Sans réduire cette élection à une simple histoire de chantage, il demeure difficile d’y voir l’expression limpide d’une volonté nationale. Elle apparaît davantage comme le point d’équilibre provisoire entre des intérêts concurrents que comme l’aboutissement naturel du verdict des urnes.

La véritable fragilité ne résidait cependant pas dans les acteurs, mais dans l’architecture institutionnelle elle-même. En dissociant la légitimité du président de celle exprimée directement par les électeurs tout en instituant un exécutif partagé avec un Premier ministre issu de la majorité parlementaire, la Loi fondamentale faisait coexister deux sources concurrentes d’autorité politique. Cette ambiguïté constitutionnelle ne tarda pas à produire ses effets. Les crises qui allaient secouer le jeune État n’étaient pas seulement le résultat des ambitions individuelles. Elles étaient déjà inscrites dans la logique même des institutions héritées de la décolonisation.

Fédéraliste... ou prisonnier d’une tentation séparatiste ?

Qualifier Joseph Kasa-Vubu de simple fédéraliste ne suffit pas à rendre compte de son itinéraire politique. Bien avant l’indépendance, l’ABAKO ne défendait pas uniquement une large autonomie des provinces. Le mouvement s’appuyait sur une conception politique profondément ancrée dans l’identité kongo, allant jusqu’à envisager, à certains moments, une indépendance propre au Bas-Congo. La priorité accordée à la communauté historique sur la construction d’une nation congolaise unifiée marqua durablement son engagement politique.

Cette orientation révélait une fracture plus profonde que le seul débat institutionnel. Face à Patrice Lumumba, qui faisait de la nation congolaise la référence première, Joseph Kasa-Vubu inscrivait son action dans une logique où les appartenances régionales et ethnohistoriques occupaient une place centrale. Le clivage ne portait donc pas seulement sur la forme de l’État. Il opposait deux conceptions concurrentes de la légitimité politique : l’une fondée sur une identité nationale en devenir, l’autre largement enracinée dans une communauté particulière.

En économie politique, cette divergence était loin d’être anodine. Lorsqu’une communauté politique se définit d’abord par ses appartenances régionales, la question du contrôle des ressources, des recettes publiques et des investissements cesse d’être exclusivement nationale. Chaque territoire tend à revendiquer la maîtrise de sa propre richesse avant de contribuer à un projet collectif. Dans un pays aussi vaste et aussi divers que le Congo, cette logique fragilise la solidarité nationale et complique la construction d’un État capable de transformer les ressources du territoire en prospérité partagée.

Cette vision politique accordait la primauté aux appartenances régionales sur l’émergence d’une identité nationale commune, une orientation qui pesa lourdement sur les premiers équilibres de la jeune République.

Le prestige plutôt que la responsabilité

Le 17 juin 1960, le représentant du Roi des Belges confie à Joseph Kasa-Vubu la mission de former le premier gouvernement du Congo indépendant. Cette désignation lui offrait une occasion historique. Rien ne l’empêchait de se présenter lui-même comme Premier ministre, de constituer son gouvernement dès le 18 juin et de présenter au pays une véritable feuille de route pour conduire la jeune nation vers l’indépendance. Il ne le fit pas. Ce choix éclaire sa conception du pouvoir autant qu’il révèle sa conception du leadership.

Deux lectures de ce choix peuvent être avancées. La première renvoie à l’absence d’un véritable projet de gouvernement. À aucun moment Joseph Kasa-Vubu ne présenta une vision clairement articulée de la manière dont il entendait conduire le Congo indépendant, organiser ses institutions ou jeter les bases de son développement. La seconde est plus significative. Elle laisse entrevoir un homme davantage attiré par le prestige attaché à la magistrature suprême que par les responsabilités inhérentes à la conduite du gouvernement. Devenir le premier président conférait le rang, le symbole et la postérité. Assumer les fonctions de Premier ministre exigeait de bâtir l’État, de préserver l’unité nationale, de définir une trajectoire économique et d’endosser le coût politique des décisions qui façonnent durablement une nation.

L’Histoire se montre rarement clémente envers ceux qui courent après les honneurs. Elle réserve ses lauriers aux bâtisseurs qui acceptent d’en porter le deuil et le fardeau. À l’aube de son indépendance, le Congo n’avait pas besoin d’un symbole, mais d’un architecte. En déclinant la direction effective du premier gouvernement, Joseph Kasa-Vubu projeta l’image d’un homme davantage épris des attributs de la magistrature suprême que des labeurs titanesques de la construction nationale. Ce choix révèle une vérité politique fondamentale : il traduit soit une réticence à assumer les exigences du pouvoir exécutif, soit une préférence pour le prestige de la fonction au détriment de la responsabilité.

L’économie politique de Kasa-Vubu : la gestion des équilibres contre la transformation

Sous l’angle de l’économie politique, Joseph Kasa-Vubu s’illustre moins comme un réformateur que comme un gestionnaire de la continuité. Face à l’impératif lumumbiste de décolonisation économique radicale, Kasa-Vubu brilla par l’absence d’un programme de transformation macroéconomique. Son action se focalisa exclusivement sur la diplomatie parlementaire et le maintien du statu quo institutionnel, sanctuarisant les rapports de force hérités du régime colonial au détriment d’une restructuration de l’appareil productif. Il fut le greffier des ambitions politiques de son temps, non l’ingénieur d’un paradigme économique émancipé.

Son héritage se déploie ainsi dans la pure gestion comptable du pouvoir plutôt que dans l’impulsion d’un élan national. Alors que l’acte de fondation d’un État exige la création de structures de production, de redistribution et de souveraineté monétaire ou matérielle, Kasa-Vubu n’imprima aucune empreinte théorique propre. En définitive, sa mémoire reste associée à l’accident historique d’une présidence inaugurale, dépouillée de tout projet de rupture capable de refonder les soubassements matériels de la société congolaise.

Célébrer la République

Quelle que soit la rigueur du jugement historique porté sur la figure de Joseph Kasa-Vubu, le 27 juin 1960 demeure un événement fondateur de l’ordre constitutionnel congolais. En se dotant officiellement, ce jour-là, de son premier chef de l’État, la République posait l’un des actes constitutifs de son existence institutionnelle. C’est cette fondation qui mérite d’être consacrée dans la mémoire nationale. À ce titre, Joseph Kasa-Vubu, comme tous les chefs de l’État qui lui ont succédé, appartient au patrimoine national. La place qu’il y occupe ne procède pas de l’appréciation de son action politique, mais de la fonction historique qu’il fut le premier à incarner.

Les démocraties accomplies ne fondent pas leur mémoire sur l’infaillibilité de leurs dirigeants. Elles commémorent la naissance de leurs institutions tout en laissant aux historiens la liberté d’évaluer les acteurs. Célébrer le 27 juin ne revient donc ni à absoudre Joseph Kasa-Vubu de ses limites ni à minimiser celles des autres pères de l’indépendance. C’est reconnaître que la République possède une histoire qui dépasse chacun de ceux qui l’ont incarnée.

Le 27 juin devrait être consacré comme la Journée de la première présidence de la République, et non comme la célébration d’un individu. Cette distinction dépasse le simple devoir de mémoire. Elle fonde une méthode de lecture de l’histoire politique et économique du Congo. En dissociant l’institution de son premier titulaire, elle permet d’appréhender la présidence comme une institution plutôt que comme le prolongement d’une personnalité. À cette seule condition, la mémoire collective s’émancipe de l’alternative stérile entre l’apologie et la réprobation pour s’élever au rang d’instrument d’intelligibilité de l’économie politique congolaise.

Il est toutefois peu probable que le président Félix Tshisekedi rompe avec cette longue tradition mémorielle. Depuis plusieurs décennies, l’État congolais n’a ni pleinement intégré Joseph Kasa-Vubu à son récit national, ni consacré le 27 juin comme une date fondatrice de la République. Cet oubli dépasse largement la personne. En laissant la première présidence dans les marges de l’histoire officielle, l’État s’est privé d’un objet d’analyse essentiel pour comprendre ses propres origines.

Cette lacune n’est pas seulement mémorielle. Elle est également analytique. La première présidence constitue un observatoire privilégié pour comprendre les premiers arbitrages institutionnels, les rapports entre les pouvoirs, les choix politiques et les contradictions qui ont façonné l’État congolais dès sa naissance. L’étudier avec rigueur ne revient pas à célébrer Joseph Kasa-Vubu. C’est chercher à comprendre les mécanismes qui ont présidé à la formation de l’État congolais et dont les effets continuent, encore aujourd’hui, de structurer son évolution.

Pleure !

Jo M. Sekimonyo, PhD, Chancelier de l’Université Lumumba et économiste politique hétérodoxe

Samedi 27 juin 2026 - 10:00