Par Patrick Kitoko
Une étape judiciaire majeure s’est tenue mardi au palais de justice de Bruxelles dans le dossier emblématique de l’assassinat de Patrice Lumumba. Les avocats de l’ancien diplomate belge Étienne Davignon et ceux de la famille de l’ex-Premier ministre congolais ont comparu en chambre du conseil, lors d’une audience particulièrement attendue. Il s’agissait de la première audience depuis la réquisition du parquet fédéral belge, le 17 juin dernier, demandant le renvoi d’Étienne Davignon devant le tribunal correctionnel de Bruxelles. Cette demande intervient après plus de dix années d’enquête judiciaire sur les circonstances et les responsabilités belges dans la disparition de Lumumba.
Âgé de 93 ans, Étienne Davignon n’était pas présent à l’audience. Il est poursuivi pour détention et transfert illicites, privation du droit à un procès équitable ainsi que pour traitements inhumains et dégradants infligés à Patrice Lumumba. À ce stade de la procédure, l’intention de tuer n’a toutefois pas été retenue.
Six membres de la famille Lumumba, petits-enfants du premier chef de gouvernement du Congo indépendant, assassiné le 17 janvier 1961, ont assisté à l’audience et se sont constitués parties civiles.
Étienne Davignon est aujourd’hui le dernier ressortissant belge encore en vie parmi les dix personnalités visées par la plainte déposée en 2011 par la famille Lumumba pour crimes de guerre, torture et traitements inhumains.
Figure centrale de l’establishment belge, issu de l’aristocratie et longtemps proche du Palais royal, Étienne Davignon a connu une carrière prestigieuse après les années 1960. Haut fonctionnaire, commissaire européen et stratège industriel, il a notamment été présenté comme un mentor du roi Baudouin. Mais au moment des faits, Davignon n’était qu’un jeune diplomate stagiaire, en poste à Kinshasa puis à Brazzaville, alors que se déroulaient l’arrestation, la traque et l’exécution de Patrice Lumumba.
Renversé quelques mois après l’indépendance du Congo, Lumumba est arrêté puis transféré au Katanga, province sécessionniste, où il est exécuté en janvier 1961 aux côtés de Maurice M’Polo et Joseph Okito. Ces événements s’inscrivent dans un contexte de guerre froide, de tensions régionales et d’ingérences étrangères.
Selon le parquet fédéral belge, la position d’Étienne Davignon dans les circuits diplomatiques de l’époque lui aurait permis d’avoir connaissance du projet d’arrestation de Patrice Lumumba et des conditions de son transfert.
Longtemps considérée comme close en Belgique, l’affaire a été relancée notamment grâce aux travaux de l’historien Ludo De Witte, qui a mis en lumière l’implication et le suivi de l’exécution par des acteurs belges civils et militaires.
“ C’est un pas important vers la réparation d’un crime colonial ”, a déclaré Me Christophe Marchand, avocat de la famille Lumumba, qualifiant cette audience d’« étape cruciale » dans la quête de vérité et de justice.
L’affaire a été mise en délibéré. Aucune décision n’est attendue avant plusieurs semaines, selon des sources judiciaires, mais cette audience marque déjà un tournant symbolique dans l’examen judiciaire d’un des épisodes les plus sombres de l’histoire coloniale belge.